‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 338 sur 440 · LA BÉATRICE DE LA VITA NUOVA EST-ELLE ALLÉGORIQUE · texte numérisé non relu

LA BÉATRICE DE LA VITA NUOVA EST-ELLE ALLÉGORIQUE

§ 1. Traces d'allégorie dans la Vila nuoua : le fleuve, les deux dames entre lesquelles apparaît Béatrice, la couleur de ses vêtements (670). — • § 2. Interprétations allégoriques de la Viîa niiova (673). — § 3. La chanson Donne ch'aveiey les sonnets / mi senlii svegliar et Ollre la spera (674). — § 4. L'admirable vision ; transformation de Béatrice en symbole (676). — § 5. Béatrice, simple Dame-ange tant qu'elle vécut, ne doit qu'à sa mort d'être devenue un symbole (677).

§ L Traces d'allégorie dans la Vita nuova : le fleuve, les deux darnes entre lesquelles apparaît Béatrice, la couleur de ses vêtements.

Malgré qu'il afTecte la subtilité et la profondeur, le stil nuovo n'emploie guère l'allégorie, si chère aux écrivains de cette époque ^. Dante en fit la base du Convivio et de la Comédie. Dans la mystérieuse Vita nuova, on en relève des traces, dont il ne faut pas s'exagérer la vaeur -.

Deux fois, nous y rencontrons un fleuve, si hors de propos que ce détail arrête notre attention par son évidente inutilité ; on est tenté de lui prêter un sens caché. Au paragraphe 9, le dieu Amour apparaît, tout déconcerté ; il regarde la terre, mais quelquefois « ses yeux se détournent, dit Fauteur, vers un fleuve beau, rapide et très clair, qui courait le long du chemin où je me trouvais ». Une autre fois (§ 19), Dante, «passant par un chemin le long duquel courait un ruisseau à l'onde très claire », sent l'inspiration lui venir ; sa langue parle comme si elle s'était mue toute seule et dit : Donne cKavete intelletto d'amore.

Si ces deux circonstances présentent quelque analogie, cela nous indiquera peut-être la signification du fleuve. Or, dans l'un et l'autre cas, il s'agit de changement. Au paragraphe 9, Amour explique à Dante

1. A peine peut-on, en stil nuouo, citer quelques poèmes allégoriques: la chanson de Dante Tre donne, la chanson de Gino Net tempo, la chanson de Frescobaldi Voi che piangete, le sonnet de Cavalcanti 0 tu che parti.

2. Ainsi les paroles d'Amour, ego tamquam centrum circuîi, ne sont point une allégorie, mais une simple comparaison.

TRACES d'allégorie DANS LA « VITA NUOVA » 671

qu'il est oblige de substituer une seconde dame à celle qui jusqu'alors lui avait servi de schermo ; au paragraphe 19, l'auteur attaque, suivant sa propre expression, un « sujet nouveau )>, il change sa manière d'aimer. Si Amour regarde le fleuve, c'est qu'il y voit son symbole, la stabilité dans l'éternel changement. Les ondes se renouvellent sans cesse et le fleuve reste le môme ; le volage Amour ne se modifie pas essentiellement en passant d'un objet à un autre. Qu'il s'agisse de la Pierre ou de Béatrice, de passion charnelle ou de charité, le dieu qui personnifie ce sentiment garde toujours le même nom : il est le dieu Amour. Telle est la doctrine des Fidèles. Mais comment croire que Dante ait osé exprimer une pareille théorie dans l'ouvrage où il s'impose le devoir de rester constant et de n'aimer que Béatrice, même après sa mort?

C'est en marchant le long du fleuve que Dante avait subi l'irrésistible impulsion de son génie (§ 19). Le cours d'eau signifie l'éloquence, la veine poétique. Le sabot de Pégase fit jaillir sur l'Hélicon la fontaine d'Hippocrène ; à celle de Castalie, sur le Parnasse, s'abreuvaient les Muses. Les écrivains du stil nuovo connaissaient parfaitement ces sources ^, et, mythologiquement, allaient y puiser. Virgile, d'après Dante (/n/., I, 79), « épand un large fleuve de vers » ; le château des Limbes où conversent les grands poètes est entouré « d'un beau fleuve )) (/n/., IV, 108) ; un « noble fleuve » baigne le palais de madonna Intelligenza ^.

Mais comment accorder ce sens avec le paragraphe 9? Eh bien, Amour tourne ses regards vers le fleuve pour indiquer à son fidèle qu'il lui faudra rimer pour la seconde dame comme il avait déjà fait pour la précédente ; ou encore pour lui rappeler qu'il doit s'abstenir de mentionner dans ses vers le subterfuge que ce dieu vient de lui prescrire.

Mais il n'est point nécessaire de recourir à des interprétations de cette nature. Troubadours et trouvères avaient déjà usé du fleuve pour égayer le paysage de leurs pastourelles ; c'était une fioriture, un accessoire sans importance. Or le premier vers du sonnet que Dante commente dans le paragraphe 9, Cm>alcando Valtrieri^ est littéralement emprunté aux débats des pastourelles.

1. Purg., XXIX, 40 : or conuien cKElicona per me uersi. Cino, sonn. Cercando di îrouar, fait allusion à une de ces fontaines s

Ben porta il mio Signor, anzi ch'io muoia. Far convertir in oro duro monte.

Ch'ha fatto di marmo nascer fonte.

2. Fticca fîumana, poème de VlnieîUgenza, attribué à Dino Compagni. — Dans l'Écriture, les eaux, les fleuves signifient l'abondance de la grâce (Cf. Purg., XIII, 88 et suiv.). — Il est bien évident que cette conception n'a rien h faire ici.

h'ahr'ier cai'aîgava, dit Guilhem Figueira.

Vautre jorn par ai>entura M'ana^a sol cawalcan,

dit Gui d'Uisel. — Uautrier chei*auchaif dit Richart de Semilli ; et Monniot de Paris :

Je chevauchai Vautrier Sur les rives de Seine,

Guiraut Riquier :

Vautre jorn rrianava Per una ribeira.

Dans le Fablel du dieu c^'Amoî/r, c'est en suivant un clair ruisseau que le poète pénètre dans les jardins du dieu. On rencontre encore un ruisseau dans le songe du Roman de la Rose (vers 114-115), dans le débat de Florence et Blanchefleur, etc.

Par une association d'idées bien simple, lorsque Dante commenta, dans la Vita nuova, son sonnet Cavalcando, le fleuve des pastourelles qui lui avaient fourni son premier vers s'imposa à son esprit et, sans y trop penser, il lui donna dans son ouvrage la place qu'il occupait chez ses devanciers ^.

Que signifient les deux nobles dames, plus âgées que Béatrice, entre lesquelles elle se montre (§ 3)? Comme le fleuve, cette particularité nous serait-elle narrée par hasard? Non, sans doute. Dans un ouvrage aussi habilement composé, il n'y a guère de détails indifférents. Peut-être ne flanquent-elles l'héroïne que pour rehausser de quelque solennité son apparition. Peut-être sont-elles les Don/ie-sc/iermo, celles qui, sans s'en douter, la défendront des curieux. Peut-être sont-elles Vanna et Lagia. Peut-être faut-il voir en elles la Dame-ange de Guido Guinicelli et la Vanna de Cavalcanti, les deux créations poétiques qui ont frayé la voie à Béatrice, étant ses aînées ^.

1. Quant à la chevauchée de ce sonnet, dont on a voulu faire une expédition militaire, à qui même on a assigné une date parmi les faits d'armes de l'époque, elle n'est comme le fleuve, suivant toute apparence, qu'une simple réminiscence des pastourelles d'outre-monts.

2. Lorsque Béatrice apparaît, à l'âge de neuf ans, elle est vêtue de rouge, d'un rouge doux et modeste {umile ed oneslo sanguigno) ; après sa mort, elle reparait dans ces mêmes vêtements (§ 39). Le jour où, âgée de dix-huit ans, elle salua Dante pour la première fois, elle était votue de blanc. Dans la vision du paragraphe 3, Amour la porte nue, enveloppée dans un drap d'un rouge léger {sanguigno leggermenle). Au paradis terrestre {Purg., XXX, 22"!, à ces couleurs s'ajoute le vert, qui signifie

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