‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 339 sur 440 · INTERPRÉTATIONS ALLEGORIQUES DE LA (( VITA NUOVA » G · texte numérisé non relu

INTERPRÉTATIONS ALLEGORIQUES DE LA (( VITA NUOVA » G

Pourquoi Béatrice est-elle vêtue tantôt de rouge, tantôt de blanc? Ce sont les couleurs d'Amour et on sait que Béatrice ressemble tant à ce dieu qu'elle en porte le nom (sonn. / ml aenlii svegliar). Or, (^upidon est rouge, d'après Ovide, et l'amour chrétien, la charité, ne l'est pas moins ; aussi, dans la Vita nuo^a, le dieu Amour apparaît dans une nuée couleur de feu (§ 3). Mais, au paragraphe 12, il est vêtu de blanc, (^'est la couleur des anges (Matth., xxxviii, 3 ; Marc, xvi, 5 ; Luc, XXIV, 4 ; Joh., XXI, 2) ; cela convient à Béatrice, qui est une Dame-ange, et aussi à Cupidon christianisé, a Le blanc, dit Albert le Grand {De laud. Mariœ, V, ii, 16), marque la pureté de l'intention et de l'acte ; le rouge signifie la charité envers Dieu et le prochain ^. »

§ 2. Interprétations allégoriques de la Vita nuova.

La vie de Béatrice ne subit-elle pas l'influence du nombre neuf? N'est-elle pas elle-même un neuf, c'est-à-dire un miracle? N'est-elle pas, dans la Comédie, la Science divine? Ne le serait-elle pas déjà dans la Vita nuova, sinon dans les vers, au moins dans la prose? Dante ne nous apprend-il pas, dans le Convia io,(\\iQ la « Donna gentile », rivale de Béatrice dans la Vita nuova, est la Philosophie? Ne dit-il pas que les yeux de cette dame sont ses démonstrations, que son sourire est sa persuasion, que l'amour est l'étude? N'est-ce pas autoriser son lecteur à interpréter de la même façon la figure de Béatrice dans la Vita nuova ?

Hélas ! les lecteurs n'y ont pas manqué. De la première Béatrice ils ont fait la Théologie ^, l'Eglise, la Vertu, la Sagesse, l'âme de Dante,

l'espérance. En cette circonstance, le blanc et le rouge signifient la foi et la charité; telle est au moins l'interprétation anagogique; allégoriquement, ces couleurs signifient amour (blanc et rouge) et espoir (vert). Noter que, dans ce passage, le vers Veslita di color di fiamma vivn rappelle le ne.bula di color di fuoco de V. N., § 3.

1. Albert le Grand, Quœsl. super Euang. Missus eftl, qu. 6, in qua veste apparuit Angélus, glosant le verset du Cantique : dileclus meus, candidus et rubicundus, ilécide : le blanc désigne l'innocence, le rouge désigne la souffrance (le sang du martyr). Il en conclut que cette double couleur ne convient point à l'ange, qui est innocent et ne peut souffrir, ni à l'homme, qui souffre et n'est point innocent ; elle n'appartient qu'au Christ.

Si donc Béatrice était vêtue à la fois de blanc et de rouge, sans autre mélange, elle porterait les couleurs du Christ ; mais, sauf dans la Comédie, où elle y ajoute le vert, elle ne porte le blanc et le rouge que successivement.

2. Dans ce système, l'émotion des trois esprits (§ 1), c'est le pressentiment des difficultés de l'étude, des luttes à soutenir contre une science aussi abstraite que la théologie avant de la posséder ; le salut, c'est l'encouragement à persévérer, le succès momentané dans la solution de telle ou telle difficulté; les femmes qui gravitent autour de Béatrice, ce sont les diverses sciences, les diverses disciplines vassales de la théologie; la mort du père de Béatrice, ce serait celle du père spirituel de Dante, saint Thomas ou Brunetto Latini, au choix, etc., etc.

la Monarchie, que sais- je encore? Tous ces systèmes so loin de jeter un peu de lumière sur les obscurités du sissent les ténèbres et on est oblige de les rejeter. Je ne sont pas beaucoup plus fantaisistes et plus inexa Dante lui-même a dit, dans le Convwio, de la a Donnt

Un de ces systèmes pourrait séduire. Béatrice, d nuova^ naquit huit mois après son soupirant. Or c'est mois que commence radolescencc, d'après le Convivio âge se termine à vingt-cinq ans ; précisément, Béai vingt-cinq ans. Béatrice serait-elle l'adolescence de De

Non. Quand Dante écrivait la Vita nuo^a^ il n'av sur les quatre âges de l'homme les idées qu'il exposa pi Comnvio. C'est pourquoi il est assez indifférent que Bc exactement autant que l'adolescence de Dante et que est consacré porte justement ce titre : l'Adolescence Vita Nnfh-'a.

Qkï pourrait croire que Dante a voulu faire de Béa adolescence ellc-mcme, au moins une compagne symb( à celle-ci, naissant avec elle, mourant avec elle, l'illun amour et d'une telle pureté qu'elle en fît un éblouisse sentât plus tard l'idéal avec assez de force pour que 1 nât en elle ; et en effet (Pa/g., XXX, 115), « virtuellei dans sa jeimesse, que toutes les vertus auraient pu admirablement en lui » ; il jouissait « de l'abondance vines ». Sans doute, les charmes et les merveilles de sa p il ne les distinguait pas toujours très nettement d des merveilles de Béatrice. Nous l'avons expliqué ( loutes ces héroïnes ne sont, en quelque sorte, que tuelles de leurs amants, ressemblant tellement à leu pourrait les confondre ; mais jamais ces derniers n'eui de ce phénomène, jamais ils ne songèrent à abriter lei dans celle de la dame, à se chanter eux-mêmes sous ui

§ 3. La chanson Donne ch'avete, les sonnets I mi s

et Oltre la spera.

LA CHANSON (( DONNE Ch'aVETE »

hyperboliques? Danle pourtant, à l'instant, vient d'assun veut pas prendre un ton tellement élevé qu'il n'oserait p tenir ^ et qu'il ne parlera de la dame que d'une manière très à ses mérites, a rispetto dl lei leggieramente. Mais, vraiment, il pu dire de plus? qu'elle n'était pas une fille des homme Science di\àne, la Béatrice de la Comédie. — Non. Le poète, te ment, nous dit que le style dans lequel il se dispose à trait sublime en sera indigne par sa faiblesse et sa simplicité et sent pas capable d'un plus grand effort. C'est pour une même ordre qu'il a appelé Comédie « le poème sacré auque la terre ont mis la main » ; Comédie, parce que le style e inique », c'est-à-dire peu élevé.

Mais, objecte-t-on, après avoir tracé de Béatrice un fulg trait, l'auteur ajoute : « Amour jure en lui-même que Dieu ei d'elle quelque chose d'extraordinaire, nuovo. » Amour parle Béatrice, si éblouissants que soient les traits que Dante v attribuer, va donc subir une métamorphose et revêtir une \ surnaturelle ; elle va se transformer en symbole. — Non, e parle ici? le dieu Amour. Il n'est pas tenu de savoir ce qui ^ passer dans la cour du ciel ; il n'enchérit pas sur l'entretie avec ses saints, il l'ignore. Seulement il pense à peu près co il estime que la Providence a des vues particulières sur E qu'elle est réserrée à des destins éclatants, ainsi qu'il i Dames-anges, qu'elle sera un prodige, un être surnaturel, u

Pourtant, insiste-t-on, Dante avoue, dans la Division, « q d'avoir révélé à trop de personnes le sens » de cette chansoi pas insinuer que ce sens est redoutable, que, par delà la let chercher une interprétation allégorique? — Non, encore. 0 que les stilnuovistes faisaient de l'obscurité un mérite et i ils haïssaient le profane vulgaire et s'efforçaient de lui rest ligibles; leurs arcanes se fermaient à quiconque n'était pj et c'est ce que dit le congé de la chanson Donne ch^a^'ete : ( n'être claire que pour les hommes et les dames courtois. »

On s'est demandé si. dans le sonnet I mi senfii svegliar <

fidèle l'a imaginée, c'est-à-dire sous les traits d*Amoiir. Mais cette traduction n'est pas bonne ; il faut comprendre : le jour où elle apparaîtra après la i'ision {immaginazioîic) qu'a eue son fidèle, et qui est décrite au paragraphe précédent ^.

Reste le sonnet Oltre la spera. L'esprit de Dante, s'élevant par delà le ciel étoile, contemple, au ciel des bienheureux, Béatrice dans sa splendeur nouvelle ; et lorsque, retourné ici-bas. il essaie de faire comprendre à son maître la condition présente de sa dame, il n'y réussit pas. Parce qu'elle s'est muée en symbole? Non, encore une fois non. C'est parce qu'elle est une âme élue et qu'Ali^liieri, pas plus que les autres hommes, n'est capable de pénétrer l'essence de la béatitude ; § 42, di^isio?^ : « Mon intelligence ne peut la comprendre parce qu'elle est, vis-à-vis de ces âmes bénies, dans les mêmes rapports que mes faibles yeux avec le soleil. »

Mais l'auteur, après avoir longuement divisé et explique le sonnet, tle manière à le rendre fort clair, ajoute : « On pourrait le di{>iser plus finement et donner davantage à entendre. » Ne voyons là qu'une affectation de subtilité, un témoignage de cette pédanterie sco astique si chère à Dante. C'est seulement dans le paragraphe suivant (fue la transformation de Béatrice en symbole est annoncée en termes voilés.

§ 4. Transformation de Béatrice en symbole.

« Après ce sonnet, m'apparut une admirable vision, dans laquelle je vis des choses qui me décidèrent à ne plus parler de cette dame bénie, jusqu'à ce que je pusse traiter dignement d'elle. Et pour y arriver, je m'efforce (ou: j'étudie, 5<u^io) autant que je le puis, ainsi qu'elle le sait véritablement. De sorte que, s'il plaît à Celui par qui vivent toutes les choses que ma vie dure quelques années, j'espère dire d'elle ce qui ne fut jamais dit d'aucune autre. «

Ainsi donc, au moment où se clôt la Vita nuoça, l'auteur n'est pas encore arrivé à se représenter nettement la nouvelle forme qu'il prétend donner à Béatrice. Dans son esprit s'agite un glorieux fantôme, qui l'éblouit de son lointain éclat ; il ne sait pas en délimiter les contours. Cet excès de lumière l'aveugle autant que les ténèbres de son propre esprit et il a beau regarder, il ne voit rien que « comme en songe ». Il lui faudra des années et un travail obstiné pour cons-

1. C'est ce qui explique la joie que témoigne Amour dans le paragraphe 24. Au paragraphe précédent, Dante"aeula vision de la mort de Béatrice; au paragraphe 24, le dieu Amour lui montre sa dame en bonne santé et il est tout joyeux du plaisir qu'il fait ainsi à son fidèle.

BÉATRICE SIMPLE DAME-ANGE TANT Qu'eLLE VECUT 677

truire le symbole. Le dernier paragraphe de la Vita nuova le prédit ; le Convwio (II, 13) le confirme. Exposant comment il a été amené, après la mort de Béatrice, à se représenter la Philosophie sous les traits d'une femme, Dante avoue qu'il eut beaucoup de peine à se ranger à l'avis de Boèce et de Cicéron sur les consolations, que cette science procure à ses fidèles ; mais il y parvint, dit-il, grâce à sa connaissance du latin, grâce aussi à son intelligence, « par laquelle il apercevait déjà beaucoup de choses comme en songe, ainsi quon peut le voir dans la Vita nuova ». Outre Boèce et Cicéron, il avait « considéré beaucoup de noms d'auteurs, de sciences, de livres ». Après ces longues études, il se trouva capable de personnifier la Philosophie, à l'exemple de Boèce, et de forger, pour la première fois, son système d'allégories, chose que jadis, aux temps de la Vita nuova, il n'avait entrevue que « dans un songe ».

§ 5. Béatrice, simple Dame-ange tant quelle vécut, ne doit quà sa mort

d^être devenue un symbole.

Durant sa vie, Béatrice ne différait guère des autres Dames-anges. Elle est, en vertu de son nom, celle qui mène à la béatitude. C'est le propre de l'ange ; une de ses fonctions est « d'aider l'homme à arriver à sa fin dernière (la béatitude) en lui préparant les voies et en le disposant à y parvenir » {S. th., P, 11'^, qu. v, art. 6). Elle est le type de la beauté, une merveille, un miracle, elle ramène au bien les pécheurs, elle émerveille les anges ^, les saints demandent à Dieu de la rappeler à lui parce que, sans elle, le paradis n'est point parfait. Ne peut-on en dire autant de toutes ses sœurs? Elle dispose, à vrai dire, d'une grâce unique; elle sauve ceux qui lui ont parlé, « ils ne peuvent mal finir » (ch. Donne cKaveie) ^. Puis elle est comparée au Christ ^ et la cabale du neuf ajoute à sa destinée une couleur

1. Ceci est pareil à l'arrivée au ciel d'Eustochia, sœur de saint Jérôme, telle que celui-ci la lui prédit (lettre citée par Proto, Giorn. dant., XIV, 60 et suiv.); la reine du ciel, dit-il, s'avancera à sa rencontre avec les chœurs des Vierges et des anges, « le Christ ira vers elle et lui dira : Viens avec moi, mon amie, ma colombe, mon épouse... el alors tous les anges s'émerveilleront et diront entre eux : Qui est celle-ci, qui monte comme l'aurore, et belle comme la lune ; qui est élue et resplendissante comme le soleil? »

Dans cet article, Proto soutient, avec quelque apparence de raison, que la Vita nuoua ressemble aux légendes hagiographiques et que Dante ne dépeint pas Béatrice sous des traits très différents de ceux des saintes.

2. Chez Guido GuiniceHi, le salut de la dame, et chez Chiaro Davanzati, son seul aspect, sufiîsent à convertir les hérétiques. Mais, évidemment, pour convertis qu'ils soient, ils ne sont pas encore sauvés. Le pouvoir de Béatrice est plus miraculeux.

3. A plusieurs reprises : 1° sonn. Di donne :« Elle est venue sur la terre pour notre salut ». Gela, d'ailleurs, peut s'appliquer non seulement au Christ, mais aux anges,

surnaturelle. Mais enfin, si étounants que soient. ses mérites, elle reste une fille des hommes, alors que la Dame-ange de Cino est bien un ange réel (cf. II, eh. xiii).

Par un hasard fécond, il se trouva que Béatrice mourut en pleine jeunesse, alors que le ten\ps n'avait pas encore flétri ses charmes «t détaché d'elle son adorateur. Ce banal événement suffit à la distinguer de ses soeurs littéraires, dont aucune ne mourut ^.

Les dames d'Occitanie passaient de vie à trépas et leurs troubadours, dans le planh qu'ils leur consacraient en vertu de l'usage, leur souhaitaient, ainsi qu'il était de règle, d'aller grossir les cohortes de l'Éternel, prenaient le deuil pour le restant de leurs jours, reprochaient à l'univers de ne pas s'être anéanti en même temps qu'elles, puis se tenaient pour quittes.

Une Dame-ange ne pouvait disparaître d'une façon aussi simple. Il n'était pas admissible qu'une personne si prodigieusement comblée de la grâce divine mourût d'accident ou de maladie ^. Si elle a quitté la terre, c'est que notre globe n'était pas digne de la porter. Dans la chanson Donne cKavete^ les anges la réclament à Dieu pour compagne, et s'il la laisse parmi nous, c'est par miséricorde pour la race humaine, pour que ceux qui iront en enfer aient eu la consolation, sur cette terre, de goûter en l'apercevant les joies du paradis. Mais « la lumière de sa bonté a si puissamment traversé les cieux -qu'elle a émerveillé l'Éternel Seigneur et lui a donné un doux désir >de rappeler à lui un tel salut ; et d'ici-bas il l'a appelée à lui parce qu'il voyait que notre pénible vie n'était pas digne d'une si noble créature ». Elle est donc devenue « une grande beauté spirituelle ; ^elle répand à travers le ciel une lumière d'amour qui salue les anges et émerveille par sa noblesse leur sublime et subtile intelligence ^) (ch. Gli occhi dolenti et Qiiantunque volté).

TOinistres de Dieu, envoyés parfois ici-bas pour nous sauver ; 2° les prodiges que Dante

imagine pour la mort de Béatrice (ch. Donna pidosa) ressemblent k ceux qui accom-

4)agnèrent la mort du Christ (cf. II,ch. ii, cinquième section); S» au paragraphe 23 de la

Vzfan«oua, les anges, emportant l'âme de Béatrice en paradis, chantent: Hosannahin

>£xcelsis. Ce sont les paroles qui saluent le Christ lors de son entrée à Jérusalem

(Mattb., XXI, 9) qui est la figure du paradis : Benedidus qui venis, hosannah in

excelsis. Et Béatrice sera encore saluée des mots Benedidus qui venis lorsqu'elle

-apparaîtra au paradis terrestre {Purg.y XXIX, 51); 4° V. N., §24, Dante dit que

Béatrice fut précédée par Jeanne, comme le Christ fut précédé par saint Jean.

1, Je ne parle, bien entendu, que des Dames-anges. En ce qui concerne Vanna, nous savons, par la Viîa nuova, que Cavalcanti avait rompu avec elle. Cino, Lapo Gianni, Dino Frescobaldi, Guido GuiniceUi ne nous disent point comment finirent leurs amours avec leurs Dames-anges. Rappelons que Selvaggia est une Donna fera.

2. H Elle ne nous a été enlevée ni par le chaud ni [par le froid » (ch. Gli occhi 'dolenli).

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Tout ceci ne dépasse point ce que nous devions attendre d'une

Dame-ange retournée à sa patrie natale ; tout au plus pourrait-on

Temarquer qu'elle « émerveille le Seigneur » et qu'ici l'hyperbole

«st forte. Or il serait fâcheux que l'admirable don qu'a reçu cette

•dame de sauver les hommes lui fût enlevé juste au moment oiî, en

sa qualité de sainte, son pouvoir d'intercession devient plus efficace.

Il était naturel qu'il continuât à s'exercer sur ceux qui, ne la voyant

plus, ne lui parlant plus, conservaient sa mémoire ; le souvenir de

Béatrice devait jouir des mêmes propriétés miraculeuses que sa vue,

son salut, sa parole ; et comme la ville et les pays voisins étaient

«ncorc plongés dans la désolation plus d'un an après l'avoir perdue,

îa bienheureuse dame eût sauvé force gens. Mais, en réalité, combien

pensaient encore à elle ? Un seul, peut-être, ce Dante « qui était

-sorti pour elle de la foule du vulgaire » (Inf., II, 105) et qu'elle en

avait si mal récompensé. Elle était morte sans lui avoir pardonné

ses petites supercheries, et maintenant qu'elle n'est plus là pour

-détruire ses espérances par ses moqueries, le poète, qui se sait digne

d'elle, se plaît à croire que ses sentiments ont changé et qu'il ne lui

^st point indifférent. Du haut du ciel, elle le suit et il « attend d'elle

ïHierci » (ch. Gli occhi dolenti). Il espère qu'elle continuera d'exercer

sur lui cette action tutélaire et providentielle qui sauve les pécheurs,

-et en effet, bien des années après, quand Dante se sera égaré dans

la « forêt sauvage », c'est elle qui s'attellera à la lourde tâche de son

^alut ; et c'est par amour pour lui qu'elle y consent, un amour si vif

-qu'elle en pleure (/«/., II, 116).

Dans la Vita nuova^ Dante ne s'est pas encore forgé cette admirable illusion. Il se borne à « attendre merci ». Mais la réalité n'est plus là pour contredire le rêve, et plus le souvenir de la véritable Béatrice s'éloigne et s'atténue, plus l'image idéalisée qu'il s'en est créée monte et grandit dans l'esprit du poète. Il la compare au Christ '«t puis elle devient un neuf. Au prestige de Fange s'ajoute le mystère •de la cabale. Dans son commentaire en prose, Dante accentue ^autant qu'il le peut, en les dénaturant au besoin, les vers qu'il a déjà ■écrits pour elle et, dans son récit, une première transformation s'opère, par laquelle Béatrice, simple Dame-ange, devient, grâce ^ sa mort, quelque chose de plus, sans qu'il sache précisément quoi. Et le jour où sa pensée, à force de se replier sur elle-même, parviendra enfin à se formuler, « il dira d'elle ce qui n'a encore été dit d'aucune ^utre ». Béatrice, sous le nom de Philosophie, deviendra le Verbe, dans le Convivio ; et, sous son vrai nom, elle sera, dans la Comédie^ ia Science divine.

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