MARIS BATTUS PAR LEURS FEMMES
s'étant piqué, il se li^a avec les ennemis de Philippe ^. » Moins susceptibles que cette comtesse de Flandre, la plupart des femm-îs se résignaient, au moins en paroles. Dans Us Narhonncds {Bédier, Légendes épiques, I, 38), Ermenjart reproche à son mari Aimeri de Narbonne d'envoyer ses fds courir les aventures au lieu de les garder près de lui pour défendre son fief contre les Sarrazins. Aimeri pâlit, lève le poing et frappe si rudement Ermenjart en pleine figure qu'il la renverse à terre. Elle se relève et dit : « Sire Aimeri, que Dieu qui fit le ciel et la rosée bénisse le bras qui m'a si bien rappelée à ce que je suis... Ce que je t'ai dit n'était que ffilie. Ils sont vos fils et moi je ne suis que leur mère. Faites donc à votre plaisir «t qvie Dieu donne à mes enfants vie et bonne destinée ! » — Dans la Mort de Garin (L. Gautier, la Chei^alerie, 102), la reine se hasarde à faire un reproche à son mari : il l'entend et frémit de rage. Il lève son gant de fer^ le laisse retomber sur le nez de sa femme, en fait jaillir le sang. « Sire, dit la reine, je vous remercie ; vous pouvez redoubler, vous êtes le maître et moi votre servante, hélas ! pour mon malheur ! »
§ 5. Maris battus par leurs femmes.
D'autres se révoltaient. Flamenca ne se lève plus quand elle voit entrer son mari. Autant en arrive au comte de Boulogne, qui reste stupéfait {Hist. litt., XXIII, 397). « Dame, dit-il, eertes je vois mer- ^^eille ; vous vous leviez toujours quand j'arrivais ] vous ne voulez plus le faire ; pourquoi? »
Et à leur tour, les maris pusillanimes, tombés sous la domination de leurs femmes, étaient battus. Le monstre Bigorne dévore les maris trop soumis; le monstre Chicheface ne se repaît que des femmes trop dociles ; le premier a le ventre toujours plein ; l'autre est fort maigre, il ne sait où trouver sa pâture 2.
« Ceux qui sont timides et craintifs sont tôt matés parleurs femmes, » dit Gilbert de Yerneville. — « Il y a des maris, dit Ancuse de Monviron, qui n'osent pas faire d'observations à leurs femmes. Ils peuvent commander chez eux, mais cela ne sert de rien, on n'obéira pas. » Henri Amion pose la question suivante : « Une dame et moi, nous nous aimons. Qu'y aurait-il de plus pénible pour moi, être battu à cause d'elle par ma femme en sa présence, ou la voir battre par son mari à cause de moi? — J'ai une si méchante femme, ajoute-t-il, que s'il
1. Chron. Sen. in Spiciîeg., III, 345, cité par Le Nain de Tillemont, T7e de Sainl Louis.
'2. Hist. un.. XXIII, 247 ; cf. ibid., 583, 614, 559.
lui prenait une fois fantaisie de me battre, je n'aurais plus jamais la paixl » — « Si je me mariais, dit Baudouin de Sebourc, le prêtre me ferait jurer fidélité à ma femme ; avant un mois, je serais parjure. Et si ma femme apprenait que j'ai été ailleurs, à mon retour, je serais tancé et querellé. »
« Une femme mariée ne cesse de contredire son mari et de le faire taire ; elle le gifle, elle lui arrache les cheveux, s'il ne remplit pas avec une suffisante assiduité ses devoirs conjugaux... En France, les hommes qui commandent à leurs femmes sont rares ; ce sont les femmes qui seigneurisent^. )) Des artistes malicieux ont sculpté ces scènes conjugales sur les chapiteaux et les stalles des églises. A Stratford-sur-Avon, une femme saisit son mari par la barbe et le rosse avec la cuillère à pot. A Ely, un mari et une femme se disputent un bâton, dans l'intention de se le casser sur le dos ; à Sherborne, la femme a réussi à s'emparer du bâton et le brandit avec fureur 2.
Et voici comment la puissante comtesse de Toscane, Mathilde, l'appui du Saint-Siège contre l'Empire, traita son époux ^ : « A la joie des noces succéda bientôt la tristesse, car le mariage ne s'accomplissait pas, par défaut de la conception ; car Guelfe né pouvait connaître charnellement ni sa femme, ni aucune autre, à cause d'une frigidité naturelle, ou pour d'autres raisons permanentes. Cherchant à cacher sa honte, il disait à sa femme que cela provenait de maléfices dont il était victime de la part de quelque personne qui lui enviait son bonheur. Mais la comtesse Mathilde, pleine de foi devant Dieu, magnanime devant les hommes, ne croyait point à ces maléfices et se tenait pour outragée par son mari. Elle priva sa chanxbre de tous ses ornements, de lit, de vêtements, de tout, fit dresser la table sans rien et appela son mari. Elle se dépouilla de tous ses vêtements, dénoua avec soin ses cheveux et dit : « Il ne peut y avoir de maléfices, « viens et cocnsomme notre union. » Et comme il ne pouvait pas : « Alors, (( lui dit la comtesse, tu as osé tromper notre grandeur ? Pour notre « honneur, nous te pardonnons, mais nous t'ordonnons de partir « incontinent et de rentrer dans ton pays. Et si tu ne fais pas ce que « je t'ordonne, tu cours risque de mort. »
1. Les Lamenlalions de Mahieu, Langlois, la Vie en France au moyen âge d'après les moralistes, p. 235 et suiv.
2. Wright, Hist. de la Caricature, trad. Sachet, p. 210 et suiv.
3. Villani, Cr. IV, 20. Notez que Villani, si étrange que soit son récit, est, comme la comtesse Mathilde, un ennemi de l'Empire et un partisan du Saint-Siège, et par suite est favorable à Mathilde.