‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 347 sur 440 · DIFFÉRENCE DES ROLES JOUES DANS LA (( VITA NUOVA · texte numérisé non relu

DIFFÉRENCE DES ROLES JOUES DANS LA (( VITA NUOVA

Dans la Vita jiuoçaj Dante, levant les yeux, aperçoit par hasard une dame qui, du haut d'une fenêtre, contemple avec pitié sa douleur. Cette marque de sympathie, souvent répétée, faîL couler ses larmes ; toutes les fois qu'il éprouve le besoin de pleurer pour soulager son chagrin, il tâche de revoir la dame et c'est ainsi qu'il s'éprend d'elle peu à peu sans trop s'en douter et que ses yeux refusent maintenant de pleurer pour s'absorber dans la contemplation des traits de celle qu'il commence à aimer. C'est ce que répète le chapitre II du traité II du Convwio, expliquant, suivant le sens littéral, la chanson Voi che intendendo ^. Son rôle reste passif, il cède insensiblement, sans s'en rendre compte, à la séduction qu'exerce sur son cœur la pitié de la « Donna gentile )>.

Mais, au chapitre xiii du même traité, où Dante explique allégoriquement, et non plus littéralement, la chanson Voi che intendendo, où, par conséquent, il ne s'agit plus de la « Donna gentile )>, mais de la Philosophie qu'elle figure, les choses changent complètement de tournure et rien ne montre mieux ce que Dante a probablement entendu par « più wirilmente trattare ». Au lieu de se laisser abattre par la douleur, puis vaincre par l'amour, c'est lui qui cherche à se guérir -, rencontre, après de longues et fatigantes recherches, un objet digne de sa passion et s'élance à sa conquête. N'ayant trouvé de consolation ni en lui-même ni chez ses amis, il recourt à Boèce et à Cicéron, il finit par découvrir la Philosophie. Il ne la connaît pas encore ; il sait seulement qu'elle est l'étude, la science, la sagesse et il se la représente comme une noble dame, une « Donna gentile », propre à lui faire oublier son malheur. « Je l'imaginais faite comme une noble dame et je ne

sario délia ragione, et que, dans le ConviviOy la Philosophie, figurée par la « Donna gentile », est toute raison, in lei è tutla ragione [Conv., IV, 1).

1. « Ainsi qu'il est raconté dans la Vita nuova, si je consentis à devenir sien, ce fut moins par mon propre choix que grâce à la noblesse de son cœur ; elle témoignait à ma vie désormais veuve de tels sentiments de miséricorde que les esprits de mes yeux devinrent ses très grands amis ; et, devenus tels, ils obtinrent que mon libre arbitre fût content d'épouser cette image. »

2. Conv., Il, 13 : « Quand j'eus perdu la première affection de mon âme, je tombai d^ns une telle affliction qu'aucun secours n'y jionvait rien. Toutefois, au bout de quelque temps, mon esprit, qui cherchait à se guérir, voulut, puisque ni mes consolations, ni celles d'autrui ne me servaient point, retourner à la manière dont certains désolés s'étaient consolés. Et je me mis à lire ce livre de Boèce qui n'est connu que de quelques-uns ; et, quoiqu'il me fût pénible, au premier abord, de me ranger à leur avis, je le fis pourtant, autant que le permettaient la connaissance que j'avais du latin {Varie di grammalica) et ma modeste intelligence... Moi, qui cherchais à me consoler, le trouvai non seulement un remède à mes larmes, mais des noms d'auteurs de sciences et de livres ; et, les considérant, je jugeais bien que la Philosophie, reine de ces auteurs, de ces sciences et de ces livTCs, était une chose suprême. Et je l'imaginais faite comme une noble dame... »

pouvais me la représenter dans une autre altitude que celle de la miséricorde. » Et alors il se jette à sa poursuite : w Du jour de cette imagination, je commençai à aller là où elle se montre véritablement, c'est-à-dire dans les écoles des religieux et aux disputes des philosophes. »

Au lieu d*ctre frappé, comme dans la M ta nuova, par l'apparition inattendue de la « Donna gentile » à sa fenêtre, Dante a construit peu à peu en lui-même l'image de cette consolatrice après laquelle il a longtemps couru. Ce n'est pas une image qui s'impose à lui, une vision impérieuse, directe et positive comme une hallucination, une vision venant du dehors comme les présages de la mort de Béatrice (chans. Donna pietosa). Non. C'est du fond intime de son âme et sous l'action de sa volonté que ce fantôme lentement élaboré finit par monter à la lumière. La Philosophie du Convivio n'est donc pas la « Donna gentile » de la Vita nuova ^.

Si ces deux amours que Dante voudrait nous faire prendre pour une seule et même passion, l'amour pour la « Donna gentile », l'amour pour la Philosophie, naissent d'une manière si diilércnte dans la Vita nuova et le Con\>ii'io, c'est qu'ils sont en eux-mêmes profondément dissemblables. Dans la Vita nuova^ Dante aime la « Donna gentile » du même amour que Béatrice, d'un amour de cœur, et ces deux femmes sont des rivales du même ordre, de simples filles des hommes. Dans le Com^wio, dès la chanson Voi che intendendo, la v Donna gentile > est devenue la Philosophie ; le sentiment qu'elle inspire à Dante ne peut être qu'un amour allégorique et, dans sa lutte avec Béatrice, il faut nécessairement voir le conflit de la sagesse avec la femme. Dans la Vita nuoi^a, c'est Béatrice qui l'emporte ; elle n'a affaire qu'à une rivale de son espèce et, quoique morte, sa supériorité sur les autres créatures est si solidement établie qu'elle ne peut être vaincue. Mais dans le Convivio^ les proportions des deux combattantes, restées nominalement les mêmes, sont précisément inverses. Béatrice n'est plus qu'une Florentine un peu meilleure que ses compagnes, la «Donna gentile » s'est transfigurée en sœur de Dieu, en Verbe ; elle est la pleine

1. Sur l'impossibilité que la - Donna gentile», malgré l'aflirmation de Dante, soit la Philosophie, il faut consulter les excellents articles de Barbi, dans Bull. Soc. danU, JX, 33 ; XII, 206 ; X, 317. J'en extrais les remarques suivantes : C'est seulement après trente mois d'études que Dante commenta à se sentir dominé par le goût de la philosophie ; peut-on croire qu'il persista seulement quelques jours {alquanli di, V. N., § 39) dans un goût qu'il avait été si long à acquérir?

Si la « Donna gentile » est la Philosophie, iî est bizarre que Dante, dans la Viîa niioua, ait composé pour elle les sonnets des paragraphes 37 à38 de telle façon que, dans le commentaire qu'il en fait, il puisse exclure formellement toute pensée d'allégorie et dire et redire : il sondîo è piano, la ragione è manifesla, non è bisogno di diuisione.

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