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CONTRADICTION ENTRE LA « VITA NUOVA » ET LE « CONVIVIO

Connaissance, le Vrai absolu et infini ; et naturellement, « là où son amour resplendit, tous les autres amours s'obscurcissent ou s'éteignent, parce que son objet dépasse incommensurablement tous les autres objets » {Conv., III, 14).

§ 4. Contradiction essentielle entre la Vita nuova et le Convivio ; vaine tentati<^e de conciliation de ces deux ouvrages.

On voit quel abîme sépare le Convivio de la Vita nuova, bien que Dante ait prétendu qu'il « ne contrevenait en rien » à cette dernière et ne faisait que la « corroborer ^ ». La contradiction entre ces deux œuvres est formelle, essentielle, complète.

Mus par une aveugle croyance en la véracité de Dante, d'ingénieux critiques se sont efforcés de concilier tant bien que mal le poétique roman de sa jeunesse et le traité scientifique de sa maturité. Exposons leur système.

Il est certain que le Convivio a été écrit longtemps après la Vita nuova ; nul ne conteste ce point. Il n'est que le commentaire, fait après un certain laps de temps, des chansons qu'il rapporte ; ceci encore est certain. Or il est permis de croire que les chansons Voi che intendendo et Amor che nella mente ont été composées pendant cette courte période, cet égarement de quelques jours, alquanti di (F. iV., § 39), où Dante, d'après la Vita nuova, se laissa dominer par l'amour de la (( Donna gentile » ; il est permis de croire qu'elles ont été écrites au moment où Béatrice subissait dans le cœur du poète cette éclipse qui devait être si éphémère ; il est permis de croire que Dante, après ces deux chansons, Voi che intendendo et Amor che nella mente, écrivit les derniers sonnets et toute la prose de la Vita nuova, où s'affirme le triomphe définitif de Béatrice, où s'annonce sa prochaine transformation en symbole. Plus tard, ayant conçu le dessein de commenter, dans son traité scientifique, toutes les chansons qui n'avaient pu s'encadrer dans la Vita nuova, il rencontra ces deux-là, Voi che intendendo et Amor che nella mente, et en développa le sujet dans les traités II et III du Convivio ; et, ainsi faisant, il ne « contrevenait en rien » à la Vita nuova, ne faisait que la « corroborer », puisque tout ce qu'il racontait dans la prose du Convivio était, au moins en principe, virtuellement contenu dans ces alquanti di du parag'raphe 39 de la Vita nuova, où la « Donna gentile » chasse passagèrement Béatrice du cœur de Dante.

Pour donner une base chronologique à cette hypothèse, on a cher-

1. Conv., I, 1 : Non derogare in alciina parle, ma maggiormentc giovarc.

-ché à reculer jusqu'en 1300 la composition de la Vita nuoua et à avancer jusqu'en 1294 la composition de la chanson Voi che intendendo. Or, pour fixer l'époque à laquelle fut écrite la Vita nuova, nous n'avons d'autres indications que celles que nous fournit Dante dansle Co7î('M'/o, elles sont fort élastiques et peut-être sujettes à caution. En ce qui concerne la chanson Voi che intendendo, on s'est imaginé ^ pouvoir en déterminer la date avec exactitude : 1294. Nous n'en croyons rien; car il est impossible qu'après avoir conçu la « Donna f^entile » sous les espèces de la Philosophie ^, après avoir déclaré qu'elle nous faisait voir « la beauté des miracles élevés », que l'âme n'avaft plus qu'à s'incliner devant elle et obéir en aimant, Dante ait ensuite, dans la Viia nuova^ traité cet amour de mauvais désir, très lâche pensée, vaine intention. Si profond que fût, d'après la Vita nuoi^a, l'amour de Dante pour Béatrice, cela n'autorisait point un esprit aussi féru de science à chasser honteusement de son cœur la démonstratrice des miracles, à la sacrifier, comme une figurante d'une heure, pour rehausser le triomphe de monna Bice.

Tout, dans cette chanson Voi che intendendo^ est en contradiction avec la Vita nuoi>a et en accord avec le Convivio. Remarquons d'abord combien elle diffère des sonnets de la Vita nuova relatifs à la « Donna gentile », que Dante, si mystérieux partout ailleurs, assure

1. Au chant VIII du Paradis, Dante rencontre Charles Martel. (Ce prmce, né vers 1271 de Charles II d'Anjou, roi de Naples, et de Marie de Hongrie, fut couronné roi de Hongrie, mais n'occupa jamais ce trône. Il mourut en 1295, au mois d'août, à Naples. L'année d'avant (et non en 1295 comme l'a dit Villani) il passa à Florence quelques jours {Dino Compagni, Cron, del Lungo, II, 503) pendant lesquels Danle put faire sa connaissance ; ce séjour paraît bien court pour que deux personnes de condition si différente aient pu se lier d'une amitié aussi tendre que celle qu'ils se témoignent dans les vers du Paradis, VIII, 55 et suiv.) Charles Martel salue le poète qu'il avait reconnu, et lui rappelle sa chanson Voi che inlendendo ; pour que Charles Martel ait connu cette chanson, il faut qu'elle ait été publiée avant sa mort (août 1295) ; on peut même penser qu'il l'a connue pendant le séjour qu'il lit à Florence en 1294.

Ce raisonnement manque de rigueur. La Comédie n'est pas un précis d'histoire littéraire, mais un poème souvent fantaisiste. Pour que la vraisemblance n'y soit pas trop gravement altérée, il suflit que les événements qu'elle raconte soient antérieurs à l'an 1300, puisque c'est la date que Dante a assignée à son voyage d'outre-tombe. Notons, d'ailleurs, que, d'après le système de la Comédie, les bienheureux, contrairement aux damnés, savent ce qui s'est passé sur terre après leur mort. Rien ne prouve que Charles Martel ait connu, de son vivant, la chanson Voi che inlendendo. Il sufïit qu'elle ait été publiée avant 1300 pour que Dante ait pu, sans choquer ses lecteurs, la placer dans la bouche de Charles Martel.

2. J'admets que lorsqu'il écrivit la ch. Voi che inlendendo, Dante n'avait pas -encore de la Philosophie cette conception souveraine qui fait d'elle la Sagesse, la

sœur de Dieu, le Verbe; j'admets que ce n'est que plus tard, lorsqu'il écrivit la prose du Convivio, qu'il arriva à se représenter la philosophie sous cette forme divine; mais 'CUe est déjà, dans la chanson Voi che inlendendo, une très haute figure.

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^tre si clairs qu'ils n'ont pas besoin de dwision. Et il dit au contraire <iue la chanson Voi che intendendo est dure à entendre : « Chanson, ils sont rares ceux qui comprendront bien ton discours, tant il est pénible et fort. » S'adresse-t-il aux dames, comme dans la Vita nuovay oux Fidèles, ou au dieu d'Amour? Non, mais à ceux qui, par leur spéculation, meuvent le troisième ciel ^ ; cela suffît à placer, chronologiquement, la chanson après la Vita nuova^ car le dernier paragraphe ■de ce livre laisse comprendre que Dante ne se sentait pas encore capable de construire ses allégories.

Dans la Vita nuova, Dante se juge très lâche d'aimer la ( Donna gentile »; dans la chanson Voi che intendendo, c'est le contraire, il est lâche de ne pas l'aimer («i sei fatta ifile). — La « Donna gentile » est compatissante dans la Vita nuoça, effrayante dans la chanson, et Dante « en a peur ». — Dans la Vita nuoç'a, la^c Donna gentile ;>, ou du moins l'amour que Dante a pour elle, le console de la perte de Béatrice ; dans la chanson, c'est la vision de Béatrice en paradis qui console Dante {questo pietoso che m' ha consolata). — Dans la T '/Va nuova, Béatrice -est un miracle, est au-dessus de l'intelligence humaine [io non la intendo, sonn. Oltre la spera) ; dans la chanson, son souvenir n'est t^u'un suave penser, soa^e pensier. — Dans la Vita nuo^a, la « Donna gentile » n'est qu'une vague figure, noble et bienfaisante ; dans la xhanson, elle manifeste déjà sa grandeur {cortese nella sua grandezza) •€t elle est la démonstratrice des miracles sublimes.

Ce caractère s'accentue dans la chanson Amor che nella mente, <iui orne la « Donna gentile » des mêmes propriétés mystiques que la Vita Nuoi^a accorde à Béatrice ; elle fait pendant à la chanson Donne ■vha\ete.

Il n'est donc pas nécessaire de remonter jusqu'à ce chapitre {Com^., III, 14) où la «Donna gentile», ou du moins la Philosophie qu'elle figure, devient le Verbe, pour se persuader que la Vita nuoi^a est en contradiction absolue avec le Com^ivio, Dante a beau prononcer solennellement {Coni^., II, 16) : « Je dis et j'affirme que la dame dont je fus «pris (dans la Vita nuova) après mon premier amour, fut la très belle €t très honnête fille de l'empereur de l'univers, à qui Pythagore donna

1. Le troisième ciel, à sa qualité de ciel d'amour, joint celle de ciel de la Rhétorique. Il paraîtrait naturel que Dante se fût plutôt adressé aux moteurs du neuvième ciel qui est celui de la Philosophie; il leur a préféré les autres parce que, dit-il {Conv., II, 16), la Rhétorique sert d'écriture à la Philosophie et la Philosophie séduit par la manière dont elle s'exprime, c'est-à-dire par la Rhétorique. « Boèce et Cicéron, par la douceur de leurs discours, m'amenèren* à l'amour, c'esl-à-dire à l'étude de •cette très noble dame la Philosophie, grâce à l'influence de leur ciel (le troisième), tqui esl l'écriture de la Philosophie. »

le nom de Philosophie >>, il n'est pas possible que la « Donna gentile » de la Vita Jiuoi'O, humble femme anonyme et saerifiée, soit la triomphante sœur de Dieu qui rt'o;ne sur le Convivio. Songez bien que la Béatrice de la Vita jiuova (jui, aux termes de cet ouvrage, triomphe si facilement de la « Donna gentile » n'est encore qu'une simple femme, évoluant sourdement vers un idéal imprécis, que l'auteur voyait comme en rêve, quasi sogî^aîido. Songez que, plus tard, dans la Coméilie, où ce symbole mal défini s'est enfin fixé sous les traits de la Science divine, Béatrice, loin d'être celle « dont on dit ce qui n'a été dit d'aucune autre », cède le pas à la Contemplation, représentée par saint Bernard ; songez que son rôle se borne à mener vers Dieu, sans même aller jusqu'au bout , et songez que la « Donna gentile » du Convivio, figurant la Philosophie, est le Verbe, la seconde personne delà Sainte Trinité, Dieu lui-même. Béatrice n'est qu'un moyen, la « Donna gentile )) est le but. Entre les deux subsiste un abîme que l'héroïne de la Vita niioi'a et de la Comédie est incapable de franchir ; entre l'homme et l'infini, ce n'est pas la Théologie, c'est la Contemplation qui est le médiateur. Noyant dans l'ombre la Béatrice de la Vita nuo*fa, la u Donna gentile » écrase la Béatrice de la Comédie.

^ 5. Malgré leurs contradictions, les deux ouvrages obéissent à la même

inspiration générale.

Dante ne pouvait croire (ya^ des contradictions aussi criantes échapperaient à ses lecteurs. Comment donc a-t-il osé écrire [Conv., I, 1) : « Si dans l'œuvre présente, qui est nommée Convivio et je veux que tel soit son nom, je traite plus çnrilenierl que dans la Vita nuoi>a, je n'entends point cependant contrevenir à cette dernière en aucune de ses parties, mais au contraire la corroborer par le Convivio ; car il est raisonnable que celle-là soit ardente et passionnée, et celui-ci tempéré et viril. Ce qu'il convient de faire et de dire à un âge diffère de ce qu'il convient de faire et de dire à un autre âge. A tel âge, on trouvera naturelle et on louera des habitudes qui, plus tard, seraient déplacées et blâmables... Dans la Vita nuova, j'ai parlé à l'entrée de ma jeunesse et dans le Convivio, lorsque celle-ci était déjà passée... »

Prises au pied de la lettre, ces assertions manquent d'exactitude^ Mais, si on regarde d'un peu haut, on peut s'imaginer cette sorte d'unité en laquelle Dante prétend fondre deux œuvres manifestement contradictoires. Le but de la Vita nuoua et du Com^ivio, comme celui de la Comédie, est le même : la marche de l'âme vers Dieu ; mais les voies sont différentes. Dans l'avant-dernière strophe de la chanson Al cor gentil, Guinicelli assure que l'amour de la femme est, ici-bas,

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