CURIEUX IMBROGLIO
pour l'homme, le moyen d'atteindre la perfection. Il créait ^ ainsi la théorie de la Dame-ange, qui inspira tout le stil nuovo. Dante s'y était conformé en choisissant Béatrice pour s'élever vers le Souverain Bien. Il avait chanté un idéal d'amour, de beauté et de vertu, sous les traits d'une femme. Et voilà que cette femme était morte, et, avec elle, l'idéal qu'elle représentait. Dans le dernier paragraphe de la Vita nuoça, cet idéal cédait la place à quelque chose d'indéterminé, mais de plus sublime. La Beauté physique et morale avaient mené Dante dans les chemins du ciel, mais maintenant, pour continuer sa route, il prenait comme guide la Beauté intellectuelle, la Philosophie, la Sagesse, qui est le Verbe. Il ne contrevenait point au sens général de ]a Vita nuova, qui tend à Dieu ; aux allures de la jeunesse, il substituait celles de l'âge mûr, il « traitait plus virilement » puisqu'il remplaçait la Femme par l'Esprit. Il ne contrevenait même point à la forme de la Vita nuoi'a, puisque le Convivio était, comme celle-ci, le commentaire de poésies déjà publiées et puisqu'il conservait à son nouvel idéal le masque féminin du premier et le même langage d'amour ^. Sans doute. Mais, au fond, la transformation de la « Donna gentile » en Philosophie, c'est ce que l'on appelait, au moyen âge, une « moralisation par le sens accommodatice ». Cet exercice ingénieux consiste à interpréter les œuvres d'un auteur (Ovide, de préférence) suivant un sens moral qu'on sait parfaitement lui être étranger et à fausser sciemment sa pensée, avec les meilleures intentions du monde. C'est l'opération que Dante a tentée sur ce qu'il avait dit lui-même de la « Donna gentile » dans la Vita nuova.