DEUXIÈME SECTION : LA PHILOSOPHIE EST UNE DES FORMES
§ 6. Curieux imbroglio.
II est impossible, en dépit de l'afTirmation de Dante, que la Philosophie, appelée « Donna gentile )> dans le Conçiçio, soit le personnage
1. N'oublions pas cependant que les germes de cette théorie se trouvent chez les troubadours.
2. Si l'on veul regarder au détail, on peut trouver deux exemples du « ne con- Irevenirenrien, mais parler plus virilement ». Dans la Vîla nuova, § 39, Dante se plaint d'une maladie d'yeux; c'est pour avoir trop pleuré d'amour. Dans le Convivio, III, 9, Dante rappelle qu'il a souffert des yeux « parce qu'il les a beaucoup fatigués à lire ». C'est sans doute de la même maladie qu'il s'agit : on saisit la différence.
Un autre exemple doit être tiré de la manière différente dont Dante rapporte la naissance de son amour {Conv., III, 2 et 13), suivant qu'il explique littéralement (et, en ce point, il se conforme aux indications de la Vila nuova) ou allégoriquement.
que la Vita nuova désigne sous le même nom. Non seulement l'héroïne du traité scientifique n'a rien gardé de l'être un peu inconsistant, qui, dans le roman de jeunesse, succombe et s'elTace devant la glorieuse dame du souvenir ; mais, par le plus bizarre des échanges, elle s'est emparée des traits de sa victorieuse rivale, elle les a usurpés de telle manière que, malgré son nom de « Donna gentile », elle évoque irrésistiblement en nous l'image de Béatrice ; et quoi d'étonnant^ dès lors, qu'elle triomphe de celle qui l'avait vaincue, puisqu'elle n'est qu'une nouvelle Béatrice, plus sublime que la première?
Car, certainement, ce fut sous les traits de Béatrice que Dante conçut, originairement, la personnification de la Philosopliie. Nous verrons pourquoi il lui en refusa le nom ; mais, à cette exception près>. il lui en donna tout et il ne pouvait guère en être autrement. Les^ personnages au-dessus de la condition humaine ne se distinguent entre eux que par le caractère, et lorsqu'il est le même, ce qui est lecas pour Béatrice et la Philosophie, où aller chercher des diïïérences^ puisque aucun détail matériel ne peut ici raisonnablement intervenir? Idéal de beauté physique et morale, idéal de beauté morale et intel-lectuelle, si le second, supérieur au premier, doit l'éclipser, ne se res-^ semblent-ils pas, cependant, comme deux jumeaux, et comment faire^ en bien des cas, pour ne pas les confondre?
Ah ! le curieux imbrofrlio ! Le premier ouvrage de Dante annonce le second ; son dernier paragraphe laisse entendre, en termes voilés^ que l'amante morte va s'élever au rang de symbole. Le second ouvrage paraît et nous apporte, armé de toutes pièces, le symbole prédit ; mais au lieu de s'appeler Béatrice, voici qu'il est affublé du nom decette autre femme qui, vaincue par elle, avait disparu de la Vita nuo^>a sans laisser de traces. Contradictions, altérations de la vérité^ absurdités, Dante s'y est résigné en toute connaissance de cause. IL a cru que les Fidèles d'Amour, ceux-là seuls à qui il lui plaisait que sa> pensée intime se révélât, sauraient découvrir sous les traits de la Philosophie, faussement déguisée en « Donna gentile », la seconde- Béatrice, celle de qui il devait dire « ce qui n'a jamais été dit d'aucuneautre ». C'est pour ces amants perspicaces de la vraie science qu'il a écrit que le Convivio ne contrevenait en aucun point à la Vita nuova^ ne faisant que la corroborer, qu'il se bornait à traiter plus virilement le même sujet. Le lien intime entre la Vita nuova et le Coindvio, ce n'est pas la « Donna gentile », ce n'est pas Béatrice, c'est l'âme de Dante qui, dans son évolution naturelle, passe de l'amour féminin de ses. premières années à l'amour intellectuel de sa maturité. La puissance de la sensibilité et de l'imagination de l'auteur lui permirent de