LE RIRE ET LES YEUX DE BEATRICE
Cil. Amor che nella mente, str. 4 : Sua beltà piove fiammelle cli juoco Animate d'un spirito gentile Cliè creatore d'ogni pensier huono E rompon corne tuono GVinnati vizii che fanno altrui i^ile. On voit que la Philosophie possède, autant que Béatrice, le principal caractère de la Dame-ange, le pouvoir de conversion.
Commentant ç'izii innati [Conv.y III, 8), Dante distingue entre les vices acquis dont on se défait par de meilleures habitudes et les vices innés ou congénitaux qui tiennent à notre nature même et dont il est bien plus difficile de se corriger. Il en conclut que la Philosophie a le pouvoir ^ de renouveler la nature de ceux qui la contemplent (ceci rappelle, ch. Donne cKavete : quai sofjrisse di starla a vedere Dwerria nobilcosa o si morria), ce qui, dit-il, est une chose miraculeuse, miracolosa cosa. Et cette expression rappelle l'opération merveilleuse (mirabilmente operando, V. N., § 21) par laquelle Béatrice éveille l'amour là où il n'existe pas en puissance.
Ch. Donne ch'a^ete, str. 3 : Quai vuol gentil donna parère, Vada con lei.
Ch. Amor che nella mente, str. 3 : Quai donna gentil questo non crede, Vada con lei... gentil è in donna ciô che in lei si troi'a\ — et sîr. 4 : Quai donna sente sua beltate Blasmar per non parer quêta ed umile, Miri costei cKè esemplo d'umiltate.
La strophe 4 de la chanson Donne cKavete décrit le pouvoir des yeux et de la bouche de Béatrice, au moins si on s'en rapporte à la division, qui interprète çiso par bocca (cf. II, ch. xii, § 4). Et la strophe 6 de la chanson Amor che nella mente célèbre en ces termes les yeux et la bouche de la Philosophie : Cose apparicon nello suo aspetto Che mostran de' piacer del Paradiso ; Dico negli occhi e net suo dolce riso Che le vi reca Amor corne a suo loco. Elle soverchian nostro intelletto Come raggio di sole un fragil viso E perch* io non le posso mirar fiso mi combien contentar di dirne poco.
On voit l'analogie : non seulement Dante fait des yeux et de la bouche de la Philosophie ses principales beautés, mais pas plus que ceux de Béatrice (ch. Donna cKavete, str. 4 : ove non puote alcun mirarla fiso) il ne peut les contempler fixement.
§ 10. Le rire et les yeux de Béatrice ; le rire et les yeux de la Philosophie.
Et ce rire de Béatrice que la Vita nuova avait qualifié d'admirable, mirabile riso (F. N., § 21, dii-'ision du sonn. Negli occhi), c'est le rire
1. De même, plus loin [ibid.) : « Elle n'est pas faite seulement pour améliorer les bons, mais pour rendre bons les mauvais » et {Conu., III, 15) : « Tous ceux qui la suivent deviennent bons. »
de la Philosophie {Cotw.^ III, 8) : ahi înirahiîe riso délia donna mia che non si seniia se non delV occhio ; ce rire est un sourire.
Comme Béatrice, la Philosophie porte Amour dans ses yeux (bail. Voi che sapete). Or Amour est ici la Vérité ; il s'ensuit que les yeux de la Philosophie sont la manifestation de la Vérité ; ils sont ses « démonstrations » et son rire sera « sa persuasion ».
Conv,, II, 16 : « Les yeux de cette dame sont ses démonstrations, lesquelles, se dirigeant droit dans les yeux de l'intellect, énamourent l'âme affranchie des soucis terrestres. 0 très douces et inefTables manières qui apparaissent dans les démonstrations, c'est-à-dire dans les yeux de la Philosophie, quand elle cause avec ses amants! Comme ils s'emparent tout de suite de l'âme humaine ! Vraiment, c'est en vous qu'est le salut ; qui vous regarde devient heureux, il est sauvé de la mort, de l'ignorance et des vices ! »
Con^., III, 15 : « Il faut savoir que les yeux de la Sagesse sont ses démonstrations, par lesquelles on aperçoit la vérité d'une façon très certaine ; son rire, ce sont ses persuasions, dans lesquelles la lumière intérieure de la Sagesse se manifeste sous quelque voile. En contemplant ces yeux et ce rire, on éprouve ce plaisir sublime de la béatitude qui est le grand bien du paradis et qu'on ne peut trouver ailleurs icibas. »
Les yeux et la bouche ^ de Béatrice ont, dans la Comédie^ une signification analogue. Ses yeux, fixés sur le griffon, le réfléchissent successivement sous ses deux aspects d'homme et de Dieu, et analysent ainsi, au profit des Fidèles, le mystère de l'Incarnation (Purg., XXXI, 133). Sa bouche est le reflet de la Lumière Éternelle, o isplendor di viva luce eterna, c'est-à-dire la Révélation. Cet isplendor di viva luce eierna est la traduction d'un verset de l'Ecriture qui s'applique à la Sagesse et par suite à la Philosophie de Dante. Con^., III, 15 : « C'est d'elle que le liure de la Sagesse a dit : Elle est l'éclat de la lumière éternelle, miroir sans tache de la majesté divine. )>
§ 11. Après s'être inspiré de la Béatrice de la Vita nuova pour composer les traits de la Philosophie, Dante s'inspire des traits de la Philosophie pour construire la Béatrice de la Comédie.
Ainsi donc, non seulement Dante prêta à la Philosophie, quand il l'imagina, les traits de sa première Béatrice, celle de la Vita nuova ; mais encore quand, écrivant la Comédie, il construisit une nouvelle Béatrice, il ne put s'empêcher de songer à la Philosophie ; il lui