LA BÉATRICE DE LA « COMEDIE
emprunta ses yeux et sa bouche. Si Béatrice est, dans la Comédie, la Dame de vertu (/n/., II, 7G : 0 donna di r/r^ù), la Philosophie, avant elle, avait porté ce titre {Con^., III, 7 : miracolosa donna di i^irtù). Si Béatrice est une « vraie louange de Dieu », Iode di Dio vera {Inf., II, 103), parce que la perfection de sa beauté nous oblige à louer Tauteur de cette merveille, le Dieu vivant, Dante l'avait déjà dit de la Philosophie {Cotii>., III, 7). Si Béatrice est la Sunamite [Veni sponsa de Libano, Purg., XXX, 11), la Philosophie aussi est la Sunamite ^. Dans la Comédie, Béatrice, dès qu'elle revoit son amant, le semonce impitoyablement. La Philosophie de Dante ne s'est nulle part conduite de cette façon. Mais la Philosophie de Boèce, qui servit de modèle à celle du Convipio, l'avait fait et ses reproches ont directement inspiré ceux de Béatrice ^.
Enfin, si Béatrice dans la Comédie est double, tantôt femme, tantôt symbole, ne trouvons-nous pas dans la Philosophie, qui est l'amour de la Sagesse et aussi la Sagesse elle-même, une pareille complexité?
Ainsi donc, loin d'être la « Donna gentile », loin d'être l'antagoniste de Béatrice, la Philosophie est une de ses formes, la plus noble et la plus sublime. Car elle est supérieure non seulement à l'ange de la Vita nuova qui ressemble tant à Amour qu'il porte son nom, mais au radieux symbole qui réfléchit la lumière éternelle. Au plus haut point de sa carrière, Béatrice ne fut que la Science sacrée et elle s'efface d'elle-même devant saint Bernard qui figure la contemplation. Ce n'est pas d'elle que Dante a dit ce qui n'a jamais été dit d'aucune autre ; il l'a dit de la Philosophie, il a dit qu'elle était Dieu. Il a osé comparer Béatrice au Christ, mais sans les confondre ; de la Philosophie, il a fait la Sagesse, le Verbe.
1. Conv., II, 15 : Di coslei {la théologie) dice Salomone: Sessanta sono le regine, clc, elConv., III, 12, la Philosophie est appelée epoiise ei sœur de l'Empereur de l'Univers, ce qui est tout à fait le soror rnea sponsa du Cantique des cantiques.
2. Cf. Rocco Murari, Giurn. dant., 1896, p. 196. La Philosophie admoneste ainsi Boèce, lorsqu'elle lui apparaît : Agnoscis nie? quid laces? piidore an stupore siluisli? mallem pudore, scd te, ut video, slupor oppressil... Tuni ne ille es... qui nostro quondam tacle nuîrilus, nostris educatus alimenlis, in virilis aninii robur évaseras? quo lalia conlulcranius arma quœ, nisi ah jccisses, invicia te firmilale luerentur? {Consol. phil., I, prose 2).
I, prose 4, la Philosophie dit à Boèce : Si operani medicantis expeclaSy oporlet ul vulnus delegas hium ; cî. Purg., XXXI, 56. Boèce, comme Dante devant Béatrice, reste confus : cumque me non modo tacitum sed elingueni prorsus, muîumque vidisset (î, prose 2), et la Piiilosopliic lui dit : Quid fies, quid lacriniis marias? cf. Purg., XXX, 46.
§ 12. Pourquoi Dante a-t-il préféré à Béatrice la « Donna gentile » pour personnifier la Philosophie.
Pourquoi Dante n'a-t-il pas conservé à la Philosophie le nom de Bl'atrice, puisqu'elle est la plus noble de ses formes?- pourquoi lui a-t-il imposé le nom de sa rivale dédaignée, la « Donna gentile » de la Vita nuoi'a ? Du moment qu'il avait décidé d'incarner la Philosophie en une femme, Béatrice ne semblait-elle pas toute désignée pour cet ofTice, puisqu'il avait annoncé dans le dernier paragraphe de la Vita nuova son intention de dire d'elle ce qui n'avait jamais été dit d'aucune autre? C'était une occasion unique. Pourrait-il jamais lui trouver un déguisement aussi nouï que la Sagesse, la sœur de Dieu, le ^*erbe? Aussi croyons-nous que telle fut bien son intention et qu'en réalité cette Philosophie est une Béatrice. Mais Béatrice était connue de ses concitoyens ; Dante l'avait dépeinte dans la Vita nuoi>a sous des traits trop réels (tels que le gah) dont le souvenir ne s'effaçait ni dans sa mémoire, ni peut-être dans celle d'autres Florentins. La femme d'un bourgeois de la ville, comment en faire la seconde personne de la Sainte Trinité? Et si, à la rigueur, dans le désordre d'un poème, le délire d'une telle conception eût pu s'excuser, comment l'admettre dans un traité scientifique où Dante prétendait montrer l'étendue de ses connaissances et la solidité de son esprit? Quelle dérision ! Politique mêlé aux intrigues et aux coups de main par lesquels son parti tentait de rentrer à Florence ; plus tard, proscrit errant au hasard des aubaines, il voulait tenir une place de chef dans les réunions des exilés comme dans les petites cours où le poussait sa fortune, il voulait devenir l'homme indispensable, celui dont tous les partis ont besoin ^ ; il n'était pas encore celui qui, planant au-dessus des événements, faisait un parti à lui tout seul [Par., XVI 1, 69). Il était encore un combattant ; il tenait à faire figure d'homme austère et grave, affranchi à jamais des vaines folies de la jeunesse. Parmi les factions et les guerres civiles, le timide amant de la Dameange risquait de n'être pas pris au sérieux. 11 lui fallait changer de ton, démentir l'opinion qu'on avait de lui ^, et pour cela, il était bien obligé, sinon de désavouer la Vita nuo<.'a, au moins de laisser tomber tout doucement Béatrice dans l'oubli, après avoir jeté quelques fleurs sur son souvenir.
Au milieu des contradictions où Dante égare son lecteur, il faut chercher sa pensée intime, celle qui guida sa plume quand il écrivit