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POURQUOI DANTE A PRÉFÉRÉ LA " DONNA GENTILE

le Coîn^wio : remplacer dans son âme l'amour de la Femme par celui de la Sagesse. Or, pour obéir aux tendances allégoriques de l'époque, il lui fallait précisément représenter la Sagesse sous les traits de la Femme, le zèle de la Vérité sous le masque de l'amour ; il lui fallait dire qu'il aimait et il fallait qu'on comprît qu'il n'aimait pas ; s'il avait donné à son second idéal le nom de Béatrice, il aurait invinciblement rappelé à ses lecteurs le premier, celui qu'il voulait leur faire oublier.

La « Donna gentile » ne présentait pas le même inconvénient. Elle aussi, à la vérité, a joui, comme Béatrice, d'une existence réelle ; mais, dans l'œuvre de Dante, sa personnalité anonyme demeure si vague, si indéterminée, que personne, en dehors du poète, ne l'a connue. Le public n'a certainement jamais pu soulever son voile ; n'ayant jamais vu de nom écrit sur ce masque, il pouvait accepter celui de Philosophie sans être trop éberlué. Mais ne suffisait-il pas, puisque Dante tenait à représenter la Philosophie en femme, qu'il lui en donnât les traits? Pourquoi lui imposer un nom et surtout le nom d'une dame qui, vaincue dans la Vita nuova par Béatrice, allait triompher d'elle dans ce nouvel ouvrage qu'il prétendait ne contrevenir en rien au premier? Il est certain qu'il eût mieux valu ne pas le faire ; mais voici, probablement, comment le poète a été amené à inventer une « Donna gentile » sœur de Dieu.

Il l'avait aimée de loin, après la mort de sa dame, d'un amour qui n'était point partagé. La « Donna gentile )> se bornait, en mémoire de Béatrice [in quanto le pesa), à compatir à sa douleur. En même temps, Dante se livrait à la philosophie. Ces études et son nouvel amour avaient peu à peu effacé en lui le souvenir de Béatrice. Mais il s'aper- <jut bientôt que son second amour restait sans espoir et, simultanément, il se trouva arrêté dans ses travaux par des difficultés analogues à celles qui lui ont dicté la ballade Voi che sapete ou le sonnet Parole mie. Alors l'image de Béatrice revint tout naturellement s'installer dans son cœur et c'est cet événement tout simple que Dante a dramatisé dans la vision du paragraphe 39 de la Vita nuoç^a. Il renonça â tout jamais à la « Donna gentile », mais il reprit le cours de ces études qui, si elles avaient contribué à faire oublier Béatrice, pouvaient cependant se concilier avec le culte qu'il rendait à sa mémoire. Il conçoit même le projet de les faire tourner à la gloire de celle qu'il avait aimée, d'en profiter pour édifier à Béatrice quelque monument merveilleux et de les fondre ensemble en un symbole qui étonnerait les siècles, de dire d'elle ce qui n'a jamais été dit d'aucune autre, et il écrit alors le dernier paragraphe de la Vita nuova.

C'est peut-être à cet instant précis que Dante fait allusion [Com^., II, 13), à propos de Boèce et de Cicéron. « Quoiqu'il me fût difficile, d'abord, de pénétrer leur sens, je finis par y arriver, autant que nie le permettaient la connaissance que j'avais du latin et un peu de mon intelligence ; intelligence grâce à laquelle f apercerais déjà beaucoup de choses comme en songe, ainsi quon peut le ç>oir dans la Vita nuova. »

Ces choses que Dante voyait en songe, quand il écrivit la Vita nuoi>a, est-ce la personnification de la Philosophie, rencontrée chez Boèce? 11 y a bien des choses que Dante, dans la Vita nuova, semble avoir vues comme en songe: la science scolastique, qui apparaît çà et là avec son barbare langage; le système des symboles, qui se fait jour dans la cabale des noms et des nombres, et pourtant, au paragraphe 25, ne se laisse même pas soupçonner au milieu de ces personnifications qui auraient pu lui servir de préface ; et enfin, l'intention générale de l'ouvrage, qui est de rehausser et sublimer une banale histoire d'amour, de la transformer en quelque chose d'inouï, de dire de Béatrice ce qui n'a jamais été dit d'aucune autre. Ce désir avait-il déjà trouvé sa formule dans l'esprit de Dante? Avait-il déjà imaginé de transformer l'amour de la femme en amour de la sagesse et lui manquait-il seulement les moyens d'exécution? Ou bien errait-il, tâtonnait-il, ne pouvant arriver à comprendre sous quelle forme Béatrice morte devait gouverner son âme, et attendait-il, quasi corne sognando, comme en rêvant, que la lumière se fît en lui?

Quoi qu'il en soit, à peine a-t-il trouvé la voie, à peine s'est-il mis à la tâche qu'il en aperçoit les difEcultés. Il voit que Béatrice n'est point faite pour incarner le nouvel amour. Plus il s'absorbe dans l'étude, plus s'efface l'image de la glorieuse dame et, la philosophie établissant définitivement son empire sur le cerveau de Dante, Béatrice en disparaît. Alors le poète écrit les chansons Voi che intendendo, Amor che nella mente où la Philosophie triomphe de Béatrice, mais ne porte encore aucun nom de femme. Elle n'en porte pas non plus dans la ballade Voi che sapete, le sonnet Parole mie, qui appartiennent à peu près à la même période. Seul, le sonnet 0 dolci rime l'appelle « la noble dame qui fait honneur à son sexe », la donna gentil che le altre onora, mais rien ne prouve que cette donna gentil soit celle de la Vita nuova, et il est probable que c'est sans aucune intention que Dante a appliqué à la Philosophie cette banale épithète de noble, gentile.

Plus tard, écrivant le Convivio pour commenter ces vers déjà publiés, il crut utile, afin d'animer son récit, de mettre un nom sur cette figure impersonnelle. Il ne pouvait l'appeler Béatrice. Il la trouvait

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