‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 357 sur 440 · BEATRICE DANS LA (( COMEDIE · texte numérisé non relu

BEATRICE DANS LA (( COMEDIE

vaguement qualifiée de « Donna gentile » dans le sonnet 0 dolci rime] cet arrangement fortuit lui plut. Il s'avisa que, de même que la Philosophie triomphait actuellement de Béatrice dans son esprit, de même la «Donna gentile «de la Vitanuo^a avait jadis étouffé dans son cœur le souvenir de Béatrice. Il lui parut possible de fondre ensemble ces deux figures, bien que le règne de la Philosophie fût définitif et que celui dela« Donna gentile » n'ait été qu'éphémère; et, sans se soucier de l'étonnant imbroglio qu'il léguait à la postérité, il écrivit avec beaucoup de sérieux : « Je dis et j'affirme que la dame dont je fus épris après mon premier amour fut la très belle et très honnête fille de l'empereur de l'univers, à qui Pythagore donna le nom de philosophie » {Con^., II, 16).

§ 13. Pourquoi, après avoir abandonné dans le Convivio la figure de Béatrice^ Dante Va-t-il reprise dans la Comédie ?

Mais puisque Béatrice n'a pu, raisonnablement, être incarnée en Philosophie, comment le poète a-t-il, plus tard, réussi, dans la CornédiCf à la transformer en Science divine?

Je ne sais si, en écrivant le Convivio, le poète s'aperçut qu'il faisait fausse route, que l'amour de l'étude ne présente pas les mêmes qualités esthétiques que l'amour de la femme, que les traités de morale et de métaphysique ne saisissent pas l'imagination comme les scènes dramatiques de la vie et de la mort. Fort pédant, Dante a professé, comme tout le moyen âge, un culte un peu puéril de la science; il a toujours cru que le vrai, autant que le beau, était le but de la poésie. Mais un instinct profond le poussait dans sa vraie voie. Dès la troisième chanson, il abandonna le commentaire qui devait en gloser quatorze et reprit sous une nouvelle forme, celle de la Comédie, l'intention du Convivio : la marche vers le souverain bien par les routes de la vie contemplative et de l'étude ; seulement, ayant remplacé par des figures animées et historiquement réelles les mornes raisonnements du Convivio, il fut tout naturellement amené à substituer à la Philosophie le personnage qui, au point de vue esthétique, lui avait déjà si heureusement servi dans la Vita nuova. Il reprit donc Béatrice. Il ne pouvait en faire la Philosophie, puisqu'il avait déjà donné à cette dernière le nom de « Donna gcnlile » ; elle devint la Science divine. Lorsque Dante la choisit pour guider son voyage à travers le ciel, il eût pu se borner à la désigner sous son nom véritable. Science divine, comme il a fait pour les vertus cardinales et théologales, les appelant seulement Vertus. Mais il ne leur a confié qu'un rôle bref et épisodique. Il lui fallait un pendant à Virgile, son premier guide, une per-

sonnalilc consistante qui pût, avec quelque apparence de vie réelle, nuircher et agir, au milieu des personnages réels qui palpitent dans routre-tombc d'une vie aussi poignante qu'à la lumière du soleil. Quelle piètre allure aurait eue, entre Françoise de Uimini et Cunizza, une femme qui, comme la Philosophie, eût possédé pour yeux des démonstrations, pour bouche des persuasions, pour corps l'ensemble des vertus morales, etc. ?

Pour se conformer à la tradition qui, en Toscane comme en Occitanie, représentait l'idéal sous des formes féminines, la Science sacrée devait être une femme. Pour la figure, l'auteur eût pu choisir quelque sainte, Lucie, par exemple, comme il a pris saint Bernard pour représenter la contemplation, et le poème y eût gagné en unité. Mais, malgré les contradictions et les incohérences inévitables de sa conception, n'approuve-t-on pas Dante d'avoir préféré pour guide la dame qui évoquait les jours les plus purs de sa jeunesse et qu'il avait déjà couronnée de tous les charmes de la poésie ; cette dame déjà tellement transformée dans ses vers qu'il pouvait la prendre pour la partie la meilleure et la plus élevée de sa propre âme? A cette époque avancée de la vie du poète, la mémoire de monna Bicc ne subsistait plus à Florence. Son nom ne rappelait plus rien à personne ; il n'y avait point de scandale à la transformer en symbole. Encore Dante n'a-t-il fait d'elle qu'un demi-symbole, lui laissant trop de traits réels pour que ce fantôme décevant ne flotte point dans une incertitude, une ambiguïté qui déconcertent.

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