LA PHILOSOPHIE DANS LE <( CONVIVIO
Com'., 111,13: « La Philosophie existe premirTcmcnt en Dieu; secondement, et crunc manière continue, chez les autres Intclli<^ences séparées (les anges), et enfin, d*une manière discontinue, dans rintelligence humaine. »
Élargissant sa conception, Dante finit par faire de la Philosophie la Sagesse divine, la seconde personne de la Sainte Trinité, le Verbe, le Christ. Il l'appelle {Conç., III, 12) la fille, l'épouse et même la sœur de Dieu, termes qui, à la rigueur, peuvent convenir à toute âme élue ^; mais il ajoute {Com^., III, 14) : « La Sagesse, but de cet amour, est éternelle. C'est pourquoi il est écrit d'elle : J'ai été créée avant le commencement des siècles et je ne périrai point dans les siècles à venir. Et dans les Proverbes de Salomon, cette même Sagesse dit: J'ai été établie éternellement. Et au commencement de l'évangile de saint Jean, on peut voir manifestement son éternité. » Que dit le début de cet évangile? In principio erat Verhum.
Con^., III, 15, commentant allégoriquement la chanson Amor che nella mente qui, dans son sens littéral, s'applique à la « Donna gentile », Dante glose ainsi le vers : Elle a été pensée par Celui qui mit Vunii^ers en mouvement : « En dernier lieu, je dis, pour la plus grande gloire de la Sagesse, qu'elle est la mère de tout commencement ; c'est avec elle que Dieu a commencé le monde et, en particulier, le mouvement du ciel qui engendre toutes les choses et dont procède tout mouvement ; c'est ce que dit le vers : Elle a été pensée par Celui qui mit Vuni^ers en mouvement^ c'est-à-dire qu'elle se trouvait dans la pensée divine, dans l'intellect divin, lorsque celui-ci créa le monde ; il s'ensuit que c'est elle qui l'a créé. C'est pourquoi Salomon a dit, au livre des Proverbes, parlant au nom de la Sagesse : « Quand Dieu préparait les cieux, moi, j'étais présente ; (( lorsqu'il délimitait les abîmes avec certaines lois et certaines formes, « quand il établissait en haut l'éther et qu'il suspendait la source des a eaux... j'étais avec lui, moi, réglant toutes choses, et je me délectais f( chaque jour. » Oh ! vous êtes pires que des morts, vous qui fuyez l'amitié de la Sagesse ! Ouvrez vos yeux et voyez qu'avant que vous existiez, elle vous aima, préparant et ordonnant votre naissance, et, après que vous avez été créés, elle a pris votre ressemblance pour venir vous redresser. » A qui ces termes peuvent-ils s'appliquer, sinon au Christ, seconde personne de la Trinité, Sagesse divine, qui, revêtant la forme humaine, descendit sur la terre pour nous sauver?
1. C'est ainsi que certains auteurs sacrés voient dans l'Épouse du Cantique, suror mea sponsa, la ligure de l'àme élue.
§ 18. Orthodoxie du Convivio. La PhihsopJiie est rauxiliaire de la Foi; Dante pose des homes à la recherche scientifique et subordonne la raison à la foi.
Empruntée à r Écriture, la Philosophie est parfaitement orthodoxe; mais il faut s'appesantir là-dessus. Abusés par la rivalité de Béatrice et de la « Donna gentile » dans la Vita nuova ; par l'idée préconçue que le Coni'ivio n'était que l'histoire des quelques jours, alquanti rfi, pendant lesquels, d'après la Vita nuoi^a, la « Donna c^entile )^ triompha de Béatrice ; abusés surtout par la transformation postérieure de Béatrice en Théologie, des critiques ont cru que, dans l'âme de Dante, les deux symboles s'étaient li\Té la même bataille que les deux femmes ; ils ont cru que la Philosophie, pour lui, avait été un instant l'ennemie de la Théologie ; ils ont cru que le grand péché que Béatrice, au paradis terrestre, reproche à son amant, c'est d'avoir, au cours de sa passion philosophique, erré contre la foi, ou, au moins, abandonné les études sacrées.
S'il en était ainsi, si Béatrice considérait la Philosophie comme l'antagoniste de la Foi, comment choisirait-elle elle-même ^ Virgile, la science humaine, pour l'envoyer au secours de son amant égaré dans la forêt et le lui ramener? Elle n'a pas trouvé de guide plus sûr. Et comment supporterait-elle que Charles Martel, un élu, rappelle devant elle à Dante, en plein paradis, la chanson Voi che intendendo où il célèbre la victoire que la Philosophie remporte sur elle? Est-il besoin de rappeler que, pendant tout le voyage outre-tombe, celui que Dante appelle son maître et « le maître de ceux qui savent », c'est Aristote? Et dans les Limbes, au milieu des Sages de l'antiquité, Platon, Sénèque, Socratc, le poète, par un excès d'indulgence, n'a-t-il pas placé cet Averrhoès que les théologiens considéraient comme leur pire ennemi et qui, ayant vécu après le Christ, devait aller rejoindre Frédéric II et les autres incroyants au sixième cercle de l'Enfer? Et ne trouve-t-on pas, en plein Paradis (X, 133 et suiv.), un philosophe des plus téméraires, Siger de Brabant, dont les propositions furent condamnées comme hérétiques et qui mourut d'une façon suspecte^?
Lorsque saint Jean interroge Dante sur l'amour de Dieu : « C'est par les raisonnements de la philosophie et par l'autorité qui descend du ciel que cet amour se grave en moi,» répond le poète (Par.^ XXVI, 25).