Inf., II
2. Il semble que Dante ait expressément souligné l'audace qu'il eut de placer Siger en paradis; il rappelle qu'il a professé des théories ardues, invidiosi veri {Par., X, 138).
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Et l'apôtre l'approuve, en répétant à peu près les mêmes termes : « Par l'intelligence humaine et par V autorité qui est d'accord avec elle, garde à Dieu le meilleur de ton amour. »
Examiné par saint Pierre sur la foi, Dante s'en tire de la même façon ; outre la Révélation, il allègue, pour prouver l'existence de Dieu, les raisons physiques et métaphysiques {Par., XXIV, 130 et suiv.). Tout le long de la Comédie, depuis le début, où la Théologie envoie la Science humaine au secours du pécheur, pour le ramener à elle, jusqu'à la fm où le croyant proclame, à la face des saints, leur union. Théologie et Philosophie sont d'accord. Il n'est pas possible que l'erreur que Béatrice reproche à Dante soit l'amour de la Philosophie.
En ces temps, la philosophie était l'auxiliaire de la théologie. Il y avait entre elles une profonde différence de méthode ^, mais elles faisaient si bon ménage que les docteurs de l'Église, pour appuyer une proposition, invoquaient en même temps, et comme si leur autorité eût été égale, Aristote et les livres saints ^.
« La philosophie, dit saint Bonaventure [Bre^iloquium), est le ^/ moyen par lequel le théologien se construit avec les choses créées un miroir et une échelle pour arriver au ciel. » Le pape Innocent IV, dans une bulle de l'an 1254, croyait devoir rappeler aux clercs l'utilité des études philosophiques qui servent de marchepied à la théologie : « Une foule d'aspirants au sacerdoce, répudiant les études philosophiques, par conséquent aussi les enseignements de la théologie, court tout entière aux écoles où s'expliquent les lois civiles... Nous voulons ramener les esprits aux enseignements de la théologie, qui sont la source du salut, ou du moins aux études philosophiques où ne se rencontrent pas, il est vrai, les douces émotions de la piété, mais où se découvrent les premières lueurs de la vie éternelle. »
Saint Clément d'Alexandrie {Stromates, 1, 5, 6) asservit la philosophie à la foi, comme Agar à Sarah, et ajoute : « La philosophie ne nuit point à la vie chrétienne et ceux-là l'ont calomniée qui l'ont représentée comme une ouvrière de fausseté et de mauvaises mœurs,
1. «Le philosophe se propose l'investigation des causes secondes et spéciales; le fidèle médite la cause première. Dans l'enseignement philosophique, on part de la connaissance des créatures pour arriver à la notion de Dieu qui est le terme ; dans l'enseignement de la foi, on commence par la notion de Dieu et, découvrant en lui l'ordre universel dont il est le centre, ou finit par la connaissance des créatures» (S. Thomas, Summa conlra gentiles, II, 4 ; S. th., I, qu. i, art. 4).
2. Voici, entre mille, un exemple de saint Thomas (S. th., laJI», qu. xxvii, art. 3) : «La ressemblance est cause de la haine, puisqu'il est écrit, Prov., xiii, 10 : inler superbos semper sunl jurgia, et Aristote dit dans le même sens, Eth., lib. \'III, cap. 1, quejle potier en veut au potier. »
quand ello est la lumière, une image de la vérité, un don que Dieu a fait aux Grecs et qui, loin de nous arracher à la foi par un vain prestige, nous donne un rempart de plus et devient pour nous comme 7/710 science sœur qui ajoute à la démonstration de la foi ; car la philosophie fut le pédagogue des Grecs, comme la Loi fut le pédagogue des Hébreux, pour conduire les uns et les autres au Christ. »
Saint Augustin, De Trinitate, XIV, 1 : « C'est par la science que la foi s'engendre en nous, qu'elle se nourrit, qu'elle se défend, et qu'elle se renforce. »
Aussi la philosophie était-elle enseignée par l'Église. C'est « aux écoles des religieux» que Dante allait l'apprendre (Com\, II, 13) et « aux disputes des philosophes ». Ces derniers, en leur qualité de laïcs, éveillaient parfois la suspicion. « Les mamelles de l'Église, dit le moine allemand Honorius (cité par Hauréau, Histoire de la philosophie scolastique, ï, 310), sont les maîtres versés dans l'une et l'autre loi qui, chargés d'instruire la jeunesse, l'abreuvent du lait de la science. Mais il y a le vin qui enivre, qui rend fou : c'est la philosophie séculii're. »
Saint Bernard faisait, lui aussi, des réserves ; in Cant. scrm. XXXVI, 2 : « Je n'entends pas reprendre les savants, ni prohiber l'étude des lettres. Je n'ignore pas combien elles sont utiles à l'Église, soit pour confondre ses ennemis, soit pour instruire les simples. Et j'ai lu (Osée, iv, 6) : Quia tu repulisti scientiam, et ego te, ut non fungeris mihi sacerdotio. J'ai lu (Dan., xii, 3) : Qui docti fuerunt, fulgebunt quasi splendor firmamenti. Mais j'ai \u aussi {l, Cor., yiu,!) : Scientia inflat, et encore [Eccl., i, 18) : Qui apponit scientiam, apponit et dolorem. Et l'Apôtre dit : Dico autem omnibus non plus sapere quam oportet, sed sapere ad sobrietatem [Rom., xii, 3) ^. Il ne défend pas de savoir, mais de savoir plus qu'il ne faut... car le temps est court. Toute science, dans la mesure où elle est soumise à la vérité, est bonne ; mais toi qui, dans cette voie si brève, te hâtes à faire ton salut, pense à savoir d'abord et plus complètement ces choses que tu jugerais utiles à ton salut... Tu ne dois pas apprendre par vaine gloire, ni par curiosité ou pour tout autre motif analogue, mais seulement pour ton édification ou celle du prochain. Les uns ne savent que pour savoir et c'est une honteuse curiosité. D'autres veulent savoir pour être réputés et c'est une honteuse vanité. Tels veulent savoir pour vendre leur science et c'est une honteuse mendicité. Mais il en est qui veulent
1. Saint Bernard eût pu citer encore, Coloss., ii, 8 ; Videle ne quis vos decipiat per philosophiam el inanem fuUaciam, secundum tradiiionem hominum, secundum elementa mundi el non secundum Chrislum.
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savoir pour édifier et c'est de la charité ; et d'autres veulent savoir pour être édifiés et c'est de la prudence. »
S. th., 11*11"', qu. CLxxx, 4 : « Saint Augustin dit qu'il ne faut pas considérer les créatures avec une curiosité vaine et passagère, mais qu'on doit s'en faire des degrés pour s'élever aux choses qui durent toujours. »
Fort modestement, comme le veulent saint Paul et saint Bernard, Dante pose des bornes au désir de savoir (Conp»., II, 15) : « Il y a des choses qui éblouissent notre intelligence, car elle ne peut les considérer. Dieu, l'éternité, la matière première, que certainement on ne voit pas et qu'on croit, avec une foi parfaite, exister ; et nous ne pouvons comprendre ce que ces choses sont en soi. On pourrait donc fortement douter que la Sagesse rende l'homme heureux, puisqu'il existe des choses qu'elle ne peut lui faire voir. Or l'homme a naturellement le désir de savoir et il ne peut être heureux sans accomplir son désir; mais le désir naturel ne dépasse pas le possible... Le désir humain est proportionné en cette vie à la science quon peut a<^oir icibas et il ne va plus loin que par erreur... Comme il n'est pas possible à notre intelligence de comprendre Dieu, ni Véternité, ni la matière première, il n^est pas dans notre nature de désirer les comprendre. »
Dante va même jusqu'à condamner la recherche philosophique [Com>., III,) 8 ; il reconnaît qu'il y a tels sujets dont on doit redouter non seulement la discussion, mais même l'idée. Et il cite l'Ecclésiaste, i,4 et m, 22 : « Qui sondera la Sagesse du Seigneur, qui a précédé toutes choses?...
« Ne cherche pas à savoir ce qui est au-dessus de toi et ne scrute point ce qui est trop difficile pour toi ; mais pense toujours à ce que Dieu t'a ordonné et n'exerce pas ta curiosité sur la plupart de ses œuvres. »
Conç., IV, 5 : « 0 très sottes et très viles bestioles, qui vivez à la façon des hommes, vous qui osez parler contre notre foi et prétendez savoir, en filant et en labourant, ce que Dieu a ordonné dans sa prudence infinie ! Soyez maudits, vous, votre présomption et ceux qui croient en vous ! »
Dante sait bien que notre raison est très faible, très bornée, parce que Dieu le voulut ainsi {Conv., III, 4) : « Si nous avons quelque idée de ce que sont les anges, nous ne pouvons les comprendre parfaitement. On ne peut nous en blâmer, ce n'est pas de nous que vient ce défaut. L'auteur en est la nature universelle, c'est-à-dire Dieu. Il a voulu, en cette vie, nous priver de cette lumière ; et pourquoi l'a-t-il voulu? Il serait présomptueux de le rechercher... ce n'est pas par nous, mais
par la nature universelle que des bornes ont été posées à notre esprit, à chacune de ses opérations ^. »
Après avoir affîrmé sa foi aux miracles des saints, Dante blâme l'obstination de ceux qui refusent de les admettre parce qu'ils ne les ont pas vus, et ajoute {Con^.y III, 7) : « Celui qui fut crucifié est celui qui créa notre raison et qui voulut qu'elle ne fût pas capable de comprendre ce qu'il pouvait faire. » Ce n'est pas la raison, l'imparfaite raison, qui est le trésor de l'homme ici-bas, c'est la foi (Conç*., III, 7) : « Plus que toute autre chose, la foi est utile à toutes les races humaines, car c'est par elle que nous échappons à la mort éternelle, par elle que nous acquérons la vie éternelle. » C'est la foi seule, et non pas la raison, qui nous apprend les vérités suprasensibles ; Con^., II, 6, montrant que ni Platon, ni Aristote n'avaient compris la nature des substances spirituelles, des Idées, Dante dit : « Le Christ, fils du souverain Dieu et de la Vierge Marie (femme véritable et qui fut fille de Joachim et d'Anne), véritablement homme et qui mourut pour nous apporter la vie, fut la lumière qui nous illumina dans les ténèbres, et il nous dit la vérité de ces choses que sans lui nous ne pouvions savoir, ni vraiment voir. » Après quelques raisonnements sur l'immortalité de l'âme [Conv.^ H? 9), l'auteur donne, comme la plus forte des preuves, l'autorité du Christ : « Nous en sommes certains, grâce à la doctrine très véritable du Christ, qui est la voie, la vérité et la lumière : la voie, parce qu'au moyen d'elle, nous allons sans empêchement à la félicité de cette immortalité ; la vérité, parce qu'elle ne souffre aucune erreur ; la lumière, parce qu'elle nous illumine dans les ténèbres deTignorance mondaine. Je dis que cette doctrine nous confère la certitude mieux que toutes les autres raisons, parce que Celui qui nous l'a donnée, c'est Celui qui voit et mesure notre immortalité que nous ne pouvons, nous, voir tant que notre partie mortelle reste mêlée à notre partie immortelle ; et nous voyons cela par la foi parfaitement, tandis que par la raison nous ne le voyons qu'obscurément. »
C'est pourquoi, dans le Convwio^ ce monument élevé à la gloire de la Philosophie 2, lorsque Dante parle de la simple philosophie hu-
1. Conv., III, 5 : « O Sagesse ineffable, qui as ainsi ordonné, comme notre esprit est pauvre à te comprendre 1 »
Conu., IV, 21 : « Je dirai comme l'Apôtre : O sublimité des richesses de la Sagesse divine I comme tes jugements sont incompréhensibles et comme tes voies sont impénétrables 1 »
2. 11 est certain que le Conviuio est plus scientifique que théologique ; Aristote y est cité 104 fois, saint Thomas 4 fois seulement, beaucoup moins que Platon (15 fois), Boèce (14 fois), Cicéron (24 fois); saint Augustin n'est cité que 5 fois. On ne peut nier, cependant, que le Conviuio ne traite, à l'occasion, fort longuement, des sujets de théologie pure, comme la hiérarchie des anges.