Richard de Saint- Victor, Benjamin minor, cap
2. Conv.y 11,9. Dante affirme que son amour pour la Sagesse ressemble à son amour pour Béatrice : «~ Mon premier sentiment, comme le second, était de Tamour. »
Mariage de saint i-rançois et de madame la pauvreté 719
autre objet. C'est pourquoi la Sagesse dit, dans les Proi'erbes de Salonion : J'aime ceux qui m'aiment. »
Mais cette épouse du Seigneur n'accorde aux mortels que de rares faveurs. Elle est « la maîtresse dont il faut se contenter de regarder la figure » [CoiK^.^ III, 12). Et pourtant, comme on l'aime ! « L'ineffable douceur )) de son regard s'empare immédiatement de l'âme de ses « amants » (Conp»., II, 16). Car elle est « le salut ». « Comme le feu, mon amour, après de petites flammes, en jeta de grandes {Corw.. III, 1), et non seulement pendant le jour, mais encore quand je dormais, ces yeux venaient hanter mon esprit. Et on ne pourrait ni dire ni comprendre quelle était la grandeur du désir de la voir que me donnait Amour. Et ce n'était pas seulement elle que je désirais ainsi, mais toutes les personnes qui pouvaient approcher d'elle, par parenté ou amitié. Oh ! combien de nuits les yeux des hommes reposèrent-ils dans le sommeil, alors que les miens contemplaient fixement la demeure de mon amour ! » — Com^., III, 14 : « Là où resplendit cet amour, tous les autres amours s'obscurcissent ou s'éteignent, parce que son objet est incommensurablement supérieur à tout autre objet. Et c'est ce qu'a démontré la conduite de très excellents philosophes, car nous savons qu'ils ne se soucièrent de rien que de la- Sagesse. Quelques-uns la préférèrent à leur propre vie, comme Xénon, Socrate, Sénèque et beaucoup d'autres ^. »
1. § 20. Nature de V amour de Danle pour la philosophie, — On voit qu'il s'agit bien réellement d'amour. On a dit que Dante, au Convivio, sous le nom d'amour, désignait l'étude. Ce n'est vrai qu'en partie. Conv., III, 11 : « Pour être philosophe, il faut avoir Vamour pour la Sagesse, ce qui constitue l'affection chez une des parties ; il faut V élude et la recherche, qui rend l'autre partie affectueuse, de sorte qu'il naisse entre elles deux la familiarité et les manifestations de l'affection ; sans amour cl sans élude, on ne peut se dire philosophe, mais il faut avoir l'un et l'autre. »
Même lorsque Dante, pour désigner son amour pour la philosophie, emploie le mot sludio, cela ne veut pas toujours dire étude. Conv., II, 16 : « Par amour, en cette allégorie, j'entends toujours le zèle {sludio) qui est l'application de l'esprit à la chose dont il est épris. » Conv., III, 12 : « Par amour, j'entends le zèle [sludio] que je mettais à acquérir l'amour de cette dame. Il faut savoir que le mot sludio peut avoir ici un double sens. Il y a un zèle [sludio) qui mène l'homme à la connaissance de l'art et de la science et un autre zèle [sludio ; ici ce mot signifie étude) qui agit dans cette connaissance acquise et qui s'en sert. Le premier de ces zèles est celui que j'appelle ici amour; il formait continuellement dans mon imagination, au sujet de la dame dont il s'agit ci-dessus, des considérations très belles et très élevées ; c'est ainsi que fait le zèle qu'on apporte à acquérir une amitié ; car, lorsqu'on désiro une amitié, on s'en imagine d'abord de grandes choses, etc. »
Conv., III, 13 : « Pour philosopher, l'amour est indispensable, ainsi que je l'ai déjà dit. »
Il n'y a point, d'ailleurs, pour les âmes de cette trempe, un bien large fossé entre l'amour et l'étude ; l'un est l'application continuelle et ardente de lesprit l'i la
Et avec quelle tendresse saint François pleure sur madame la Pauvreté qui, « depuis la mort de son premier époux, a passé plus de onze cents ans dans le mépris et le malheur, sans que nul songeât à elle ». Par., XI, 58 et suiv. : « Seigneur, dit-il, ayez pitié de moi et de madame la Pauvreté. Et voici qu'elle est assise sur le fumier, elle qui est la reine des vertus ; elle se plaint que ses amis l'aient dédaignée et se soient rendus ses ennemis... Souvenez-vous, Seigneur, que vous êtes venu du séjour des anges afin de la prendre pour épouse et d'en avoir un grand nombre de fils qui fussent parfaits... C'est elle qui vous reçut dans l'étable et dans la crèche et qui, vous accompagnant tout le long de la vie, prit soin que vous n'eussiez point où reposer la tête. Quand vous commençâtes la guerre de notre Rédemption, la Pauvreté vint s'attacher à vous comme un écuyer fidèle ; elle se tint à vos côtés pendant le combat, elle ne se retira point quand les disciples prirent la fuite... elle ne voulut point que le bois de la croix fût travaillé avec soin... elle ne prépara que trois clous, durs et grossiers, pour mieux servir les intentions de votre supplice. Et pendant que vous mouriez de soif, elle eut soin qu'on vous refusât un peu d'eau ; en sorte que ce fut dans les étroits embrassements de cette épouse que vous rendîtes l'âme. Oh, qui donc n'aimerait pas Madame la Pauvreté par-dessus toutes choses ^? »
Aussi le saint d'Assise épousa-t-il ^ cette veuve {Légende des trois Compagnons, I) : « Tu penses peut-être à prendre femme, disaient à saint François ses amis en le voyant songer. — Vous avez dit vrai, je songe à prendre pour épouse la plus noble, la plus riche et la plus belle femme que vous ayez jamais vue. » Et il en eut beaucoup d'enfants, qui n'aimèrent pas tous également leur mère, car elle les menait par des chemins ardus.
beauté féminine, l'autre est l'application continuelle et ardente de l'esprit à la vérité ; l'objet peut changer, le sentiment reste le même, à peu près.
Il ne faudrait pas appliquer ici une distinction, fort exacte en soi, de saint Thomas (S. th., I, qu. Lx, art. 2) : « On aime une chose de deux manières : dans le premier cas, on veut du bien à l'objet qu'on aime ; dans le deuxième cas, on désire posséder ce bien et se l'attacher. Ainsi, l'amour de la science ne signifie pas qu'on lui veuille du bien, mais qu'on désire l'avoir. On a donné à cette dernière espèce d'amour le nom d'amour de concupiscence, à l'autre le nom d'amour d'amitié. »
Dante a aimé la philosophie de concupiscence et d'amitié à la fois. Il l'a aimée pour les connaissances qu'il y puisait, pour les jouissances mentales qu'elle lui procurait, l'excitation de l'esprit, le détachement des tracas journaliers ; et il a fini par lui être reconnaissant du bonheur qu'il lui devait, par l'aimer d'un amour d'amitié.