Opéra sancli Francisci (Ozanam, Œuvres, V
2. Il est fait allusion, dans les laudi de Jacopone, à ces noces de saint François et de la Pauvreté. Elles ont été chantées par Dante, Par., XI, et peintes à fresque par Giotto dans la basilique d'Assise.
DOULEURS DE l'aMOUR DE LA PHILOSOPHIE 721
§ 21. Douleurs de V amour de la philosophie.
Les voies de la philosopliic, elles aussi, avaient leurs épines. Qui apponit scientiam, dit l'Ecclésiaste, apponit et dolorem. Comme la Femme, la Science apporte avec elle un cortège de souffrances. Elle est le « salut », mais on ne l'acquiert que « dans l'angoisse et les soupirs » (ch. Voi che intendendo), c'est-à-dire par le long « labeur de l'étude et la bataille contre le doute » {Conp., II, 16). Lorsque Dante croit approcher, la Sagesse s'entoure de barrières, se hérisse de menaces; malgré tout, son amant veut monter à l'assaut et il écrit la ballade Voichesapete. La Philosophie est amoureuse de la beauté de ses yeux (qui sont ses démonstrations), car ils contiennent le dieu Amour (qui est la Vérité, Conv,^ IV, 2 : Chiamo la verità che sia meco, la quai è quel signore che negli occhi, cioè nelle dimostrazioni délia mia donna dimora) ; c'est-à-dire qu'elle est amoureuse de la vérité, et en femme jalouse, veut la garder pour elle toute seule. Elle considère comme des ennemis ceux qui la regardent dans les yeux, c'est-à-dire qui veulent voir la vérité qu'elle y abrite ; elle est amoureuse d'elle-même ^.
« Vous qui savez discourir d'amour, écoutez ma ballade affligée, qui parle d'une dame dédaigneuse, dont la puissance m'a arraché le cœur. Elle dédaigne tant ceux qui la regardent qu'elle leur fait baisser les yeux de peur ; car autour de ses yeux sont toujours peintes toutes les cruautés ; mais ils portent en dedans d'eux la douce figure (le dieu Amour) qui fait espérer merci aux nobles âmes et qui est si puissante qu'elle arrache à nos cœurs des soupirs. Il semble que cette dame dise: Je ne serai bienveillante à aucun de ceux qui me regardent dans les yeux, car j'y porte ce noble seigneur (Amour) qui m'a fait éprouver la force de ses flèches (c'est-à-dire qui m'a énamourée). Et certainement, je crois qu'elle garde ainsi ses yeux pour les regarder elle-même quand il lui plaît. C'est ainsi qu'une honnête dame se regarde au miroir pour qu'on lui rende honneur.
« Je n'espère point qu'elle ait jamais la compassion d'abaisser son regard sur les hommes, tellement elle est sauvage en sa beauté, cette
1. Ch. Le dolci rime (Vamor : « Ce seigneur qui demeure dans les yeux de ma dame et qui est cause qu'elle est amoureuse d'elle-même. » — Conv., IV, 2 : « La Philosophie, qui est l'usage amoureux de la Sagesse, ainsi qu'il est expliqué dans le traité précédent, se regarde elle-même lorsque la beauté de ses yeux lui apparaît. Qu'est-ce à dire sinon que l'âme du philosophe non seulement contemple la vérité, mais encore contemple sa contemplation elle-même et la beauté de celle-ci, se retournant vers elle-même et s'enamourant d'elle-même par la beauté de sa première contemplation. » Telle est aussi Rachel, la vie contemplative (Par^'., XXVII, 104) : « Ma sœur Rachel ne s'écarte jamais de son miroir et reste assise toute la journée ; elle est éprise de voir ses beaux yeux. »
dame qui sent Amour dans ses yeux, mais qu'elle le cache et le garde tant qu'elle voudra, les désirs que me donne Amour (c'est-à-dire la Vérité) auront la force de triompher de ses dédains. »
La dame de cette ballade est une figure assez compliquée : elle est la Sagesse, puisqu'elle porte la Vérité dans les yeux ; elle est l'amour de la Sagesse, puisqu'elle est amoureuse de cette Vérité ; elle réunit les deux premières formes de la Philosophie du Convivio^ la Science humaine et l'amour de cette science, de manière à nous faire songer à sa plus haute expression, la Sagesse divine, qui, incontestablement, s'aime elle-même et ne se plaît point à se laisser pénétrer.
Considérée en soi, cette dame céleste n'est ni féroce, ni dédaigneuse. C'est l'infirmité de notre nature qui, ne pouvant se hausser jusqu'à elle, lui prête ces défauts. Sitôt que Dante a surmonté les premières difficultés de ses études, il écrit le panégyrique de la Philosophie, la chanson Amor che nella mente, dont les derniers vers désavouent formellement la ballade Voi che sapete.
« Chanson, tu semblés dire le contraire d'une sœur que tu as : cette dame que tu dépeins si douce, elle l'appelle féroce et dédaigneuse. Tu sais que le ciel est toujours brillant et clair et qu'en soi il n'est jamais altéré ; mais, pour diverses raisons, nos yeux peuvent appeler ténébreux le soleil. Ainsi, quand ta sœur a appelé orgueilleuse cette dame, elle ne la considérait point suivant la vérité, mais seulement suivant ce qui lui apparaissait. Car mon âme craignait et craint encore tant que tout ce que je vois, là où elle est présente, me paraît terrible. » Le soleil, répète Dante (Com^., III, 9), reste toujours brillant, mais peut être voilé par les nuées ; et aussi, il peut paraître autrement qu'il n'est à ceux dont les yeux sont malades ou affaiblis, et il cite son propre exemple.
Il ajoute [Conv., III, 10) : « De même que nos yeux appellent, c'est-à-dire jugent le soleil autrement qu'il n'est en réalité, de même cette ballade considère cette dame suivant l'apparence, en désaccord avec la vérité, à cause de V infirmité de mon âme, qui était passionnée d*un trop grand désir. Et c'est ce que j'exprime en disant que mon âme craignait tant que ce que je voyais en la présence de cette dame me paraissait terrible... Plus la chose désirée s'approche de celui qui la désire, plus croît le désir ; et plus le désir croît, plus l'âme s'unit à sa partie concupiscible et plus elle abandonne la raison ; et alors on ne peut plus juger en homme, mais seulement comme les animaux, suivant l'apparence et sans discerner la vérité. Et voilà pourquoi l'aspect de cette dame, doux en réalité, nous paraît dédaigneux et terrible. »
DIFFICULTÉS b'iNTERPRÉTATION 723
Enfin, commentant allégoriquement la chanson Arnor che nella mente, Dante dit {Corn^., III, 15) qu'il ne comprenait pas les « démonstrations )) de la Philosophie et restait rebelle à ses « persuasions », « Toute la faute en était à moi, » avoue-t-il.
§ 22. Difficultés d'interprétation.
Cette interprétation s'applique non seulement à la ballade Voi clie sapete, mais au début des deux chansons Le dolci riine et Poscia ch'Amor, qui font allusion à de passagères difficultés dans l'étude de la philosophie, et aussi au sonnet Parole mie, qui est un vrai sonnet de dépit amoureux. Dante y signifie à la dame son congé, l'insulte gravement en disant (au contraire de la ballade Voi che sapete) qu'en elle il n'y a pas d'amour ; et il décide de courir à d'autres amours, à de meilleures dames.
« 0 mes vers, qui courez par le monde, vous qui naquîtes après que j'eus commencé à chanter, pour cette dame qui me fit souffrir ^, voi che intendendo, allez à elle, vous la connaissez ; pleurez de façon qu'elle entende vos gémissements. Dites-lui : Nous vous appartenons, mais désormais vous ne verrez pas augmenter notre nombre. Ne restez pas auprès d'elle, car Amour n'y est pas ; mais promenez ailleurs votre douleur, à la façon de vos sœurs aînées ; et quand vous trouverez une dame de mérite, jetez-vous humblement à ses pieds, en disant : C'est à vous que nous devons faire honneur. »
Mais l'esprit de Dante était déjà trop imbu de scolastique pour que sa brouille avec la Philosophie durât. Le poète avait démenti la ballade Voi che sapete ; il répudie, avec plus d'énergie encore, le sonnet Parole mie.
Sonnet 0 dolci rime : « 0 doux vers, qui allez parlant de cette dame qui fait honneur aux autres, vers vous viendra, s'il n'est pas déjà venu, quelqu'un dont vous direz : C'est notre frère (le sonnet Parole mie). Au nom de ce maître qui énamoure les dames (le dieu Amour), je vous conjure de ne pas l'écouter ! ce qu'il dit n'est pas la vérité. Et si ses paroles vous poussaient à venir vers votre dame, n'hésitez pas, allez à elle, dites-lui : Madame, nous venons vous recommander quelqu'un qui se lamente en disant : Où est donc le désir de mes yeux? (c'est-à-dire où est ma dame, la Philosophie?). »
Chez Dante, l'amour philosophique présente les mêmes caractères
1. Donna in eut errai \ le sens d'errai n'est pas douteux, il s'agit de souffrances d'amour ; on rencontre, dans ce sens, error chez les troubadours et les Italiens, très fréquemment ; chez Dante, sonn. Tuîii li miei pensier, on note : cost mi Irovo inamorosa erranza, ainsi je souffre d'amour.
de douleur et d'angoisse que l'amour du stil nuoi>o, réservé à la perfection féminine. Mais aux difTicultés d'interprétation qu'on rencontre chez les poètes qui se bornèrent à chanter la femme, se joignent ici celles qui sont particulières aux symboles et qui proviennent de la complexité des figures ou du manque de suite dans l'allégorie. Dans la première partie de la chanson Aîuor che nella mente ^ la dame est l'amour de la Sagesse ; dans la seconde partie, elle est la Sagesse. Dans la ballade Voi che sapete, elle est à la fois l'un et l'autre — l'amour est tantôt l'amour, tantôt l'étude. — Le dieu Amour, dans la chanson Arnor che nella mente, personnifie l'amour et, par conséquent, reste dans la tradition du stil nuovo [Conv., III, 12) : « Je dis : Amore che nella mente... par amour j'entends le zèle que je mettais à acquérir l'amour de cette dame. » Mais, dans la ballade Voi che sapete, dans le sonnet 0 dolci rime, dans la chanson Le dolci rime^ le dieu Amour est la Vérité. Ce Seigneur qui fait éprouver ses aiguillons à la dame (bail. Voi che sapete) et qu'elle veut garder jalousement pour elle ; ce Seigneur qui énamoure les dames (sonn. 0 dolci rime) ; ce Seigneur qui habite dans les yeux de la dame (bail. Voi che sapete et ch. Le dolci rime), ce Seigneur est la Vérité, et les dames qui en sont éprises (sonn. 0 dolci rime) ce sont les âmes ; dans la chanson Amor che nella mentCy la dame, c'est encore l'âme. Glosant le vers ; E quai donna gentil questo non crede, Dante dit : « Par noble dame, il faut entendre l'âme d'esprit noble et de raison libre. » Ce sens s'applique aussi au vers : Quai donna sente sua heltate hlasmar. Mais, dans cette même chanson, « la dame dont Amour me force à parler », la donna di cui dir Amor mi face, questa donna (congé), mia donna (strophe 1), la donna disdegnosa (bail. Voi che sapete), ce n'est plus l'âme, c'est la Philosophie.
§ 23. La réhabilitation de Dante.
En ces temps-là, on se plaisait à exercer la perspicacité du lecteur. Et puis, outre la mode, de puissantes raisons poussaient Dante à compliquer ses allégories, de façon qu'on n'y vît p'as trop clair.
Usant du même procédé qu'il avait employé dans la Vita nuoua et le poussant à l'extrême, il voulait reprendre tout le reste de son œuvre et, par un commentaire artificieux, en dénaturer le caractère au point de transformer en enthousiasme philosophique les pires chants d'amour.
Nous avons déjà vu pourquoi Dante, dans les nouvelles conditions de sa misérable existence, ne voulait plus d'autre amante que la Sagesse ; la renommée de Béatrice pouvait lui nuire dans l'âpre carrière que lui traçait le sort. Réduit à errer à travers l'Italie, à faire