LES QUATORZE CHANSONS
d'abord les deux chansons Morte pol ch* io non iruowo et 0 patria degna, qu'on lui attribue à tort. Exceptons aussi la chanson E m^incresce, relative à Béatrice ; elle n'aurait certainement pas figuré dans le Convwio^ puisque Dante, dès le chapitre ix du traité II, écrit qu' « il ne veut plus par'er de Béatrice en ce livre ».
Il reste :
les trois chansons commentées dans le Conwwio ;
les deux chansons morales, Poscia cliAmor et Doglia mi reca ;
la chanson allégorique et morale Tre donne ;
les quatre chansons du groupe de la Pierre, Cosi nel mio parlar; Io son venuto] Al poco giorno ; Amor tu vedi ben; la chanson Amor dacché qui peut être rattachée à ce groupe ;
les deux chansons Amor che muovl et Io sento si d^Amor, du groupe de la Pargoletta ;
la chanson La dispietata mente, œuvre de jeunesse, d'inspiration occitanique, écrite peut-être pour une des dames-schermo, ressortissant peut-être à cause de cela au groupe de la Vita nuova ; on peut admettre que, pour cette raison, Dante l'aurait exclue du Convivio;
la chanson Tragge mi Amor délia mente, citée par Dante, Vulg. Eloq., II, 11 et aujourd'hui perdue et qui, peut-être, n'était pas encore composée au moment où Dante écrivit le Convii>io.
Au total, quinze chansons ; quatorze seulement si nous faisons abstraction de la chanson La disputata mente ou de la chanson Tragge mi Amor. C'est exactement le nombre des chansons que devait comprendre le Convivio, Dante se conformait strictement à la vérité en annonçant, en quatorze services, un « banquet général » de ce qu'il avait écrit.
Or le plat de résistance de ce festin un peu hétéroclite, ce sont les cinq chansons du groupe de la Pierre où des cris de passion se mêlent à de gauloises équivoques en des vers savants, cuisinés d'après les recettes d'un libertin de marque, Arnaut Daniel ^.
poètes illustres, a coulé jusqu'à leurs lèvres, se trouve dans les chansons et seulement en elles. »
D'ailleurs, Dante aurait su trouver le moyen de commenter incidemment celles de ses autres pièces qui en auraient eu besoin, comme il l'a fait, dans le Conuivio, pour la ballade Voi che sapele. Il lui suffisait donc, pour nous offrir un t banquet général ■•, de commenter toutes celles de ses chansons qui ne l'avaient pas déjà été dans la Vila nuova.
1. Puisque le banquet devait être général, il fallait bien que Dante y comprît les poèmes de la Pierre. Ceci est confirmé par Conu., IV, 26, où Dante annonce que dans son traité VII, il parlera des amours de Didon etd'Énée. Or, la chanson Cost nel mio parlar fait allusion à Didon {con quella spada ond'egli ancise Dido) d'une manière fugitive. Cela suffisait largement à Dante pour qu'il s'échappât en digres-
Voilà « l'infamie » que Dante, avec une tranquille audace, prétendait expliquer philosophiquement à ses lecteurs. N'en doutons pas, il y eût réussi. Ce n'eût pas été plus difficile que d'intervertir les rôles de la « Donna gentile » et de Béatrice, et de changer en « penser du ciel » un « penser très vil, un mauvais désir, une vaine intention ».
CINQUIÈME SECTION : LES CONTRADICTIONS DE TEMPS ENTRE LA « VITA NDOVA » ET LE u CONVIVIO ».
§ 25. Les deux révolutions de Vénus.
Une fois bien reconnue l'antinomie essentielle qui oppose à la Vita Nuova le Com'wio, on ne trouve plus grand intérêt à s'arrêter aux contradictions de temps que présentent ces deux ouvrages. Résumons en quelques pages cette question sur laquelle on a si longuement et si vainement écrit.
Quand la «Donna gentile «apparut-elle pourla première fois à Dante? Un an et « quelque temps » après la mort de Béatrice, nous apprend la Vita nuoi'a^,ei dès cette première rencontre, Dante se dit : « il n'est pas possible qu'avec cette dame ne soit un très noble amour » (§ 35).
Ce calcul de jours était trop simple pour un livre aussi allégorique que le Com^ivio ; aux années, il a substitué les révolutions de Vénus, la planète du troisième ciel, ciel de l'amour et de la rhétorique, prise ici comme moyen d'expression de la philosophie ; ciel aux moteurs duquel il s'était adressé au début de la chanson Voi che inlendendo. Et il nous dit : « Depuis la mort de cette bienheureuse Béatrice qui vit au ciel parmi les anges et sur la terre dans mon âme, l'étoile de Vénus avait accompli deux fois celle de ses révolutions qui la fait paraître, suivant les diverses époques, matinale ou vespérale, lorsque à mes yeux apparut pour la première fois, accompagnée d'amour ^,
sions sans fin sur les amants de Garthage. Ainsi, dans la chanson Amor che nella mente, le soleil ne figure qu'incidemment et l'auteur saisit ce prétexte pour nous apprendre, pendant tout un long chapitre {Conv., 111,5), comment le soleil tourne autour delà terre et que celle-ci est fixe et constitue, avec la mer, le centre du ciel.
1. V.N., 34 et 35: In quel giorno che si compiva Vanna... poi per alquanlo tempo... vidi che una gentil donna (la mort de Béatrice eut lieu en juin 1290).
2. Le texte permettrait de soutenir que Dante, ici, fait allusion non h la première rencontre de la « Donna gentile », mais à la première fois qu'il la considéra avec des yeux d'amour, ce qui eut lieu plus tard. Mais la suite du passage montre qu'ici, où il fait l'exposition littérale, Dante se réfère très exactement à ce qu'il a dit dans la Vita nuova (« Ainsi qu'il est raconté dans le livre en question, je consentis à devenir sien plutôt à cause de sa noblesse que par mon propre choix »), alors qu'il raconte fort différemment les mêmes choses dans l'exposition allégorique {Conv., II,