‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 379 sur 440 · LA CHANSON « COSI NEL MIO PARLAR · texte numérisé non relu

LA CHANSON « COSI NEL MIO PARLAR

Ce sens se rencontre chez les auteurs sacres, familiers à Dante ; Ézéchiel, xxxvi, 26 : « J'ôterai de votre chair votre cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. » Jérémie, v, 3 : « Leur front s'est endurci plus que la pierre et ils n'ont pas voulu revenir vers vous. » Saint Bernard, in Cant. serm. LXXIV, (i : « Le Sei^eur a ébranlé, amolli et blessé mon cœur, car il était dur comme la pierre et malsain »; id., serm. De dwersis^ XCVII, 3 : « Malheur à celui qui dit que la pierre est le pain, et que le pain est la pierre, prenant ainsi les ténèbres pour la lumière et la lumière pour les ténèbres. »

Pourtant, en général, la pierre ne signifie pas dureté, mais fermeté, durée, sécurité, élévation, suivant la parole du Christ : Tu es Petrus et super hanc petram aedificabà ecclesiam meam, La pierre, pour saint Bernard, figure le Christ lui-même {serm. LXII, 3, 4, 6) : « Il se repose sur la pierre, c'est-à-dire dans le Verbe, car la pierre est le Verbe ^. »

Des deux sens symboliques de la pierre, Dante a choisi le moins usuel, mais le plus facile, et les raisons qui l'y ont déterminé sont les plus simples du monde.

Voici les trois chansons les plus caractéristiques du groupe des poèmes de la Pierre ;

^ A. La chanson Cosî nel mio parlar et les deux sixtines.

Chanson Cosi nel mio parlar : « Je veux être aussi âpre en mes vers que l'est en ses façons cette belle Pierre qui à toute heure devient plus dure et plus cruelle. Jamais, d'aucun carquois, ne sortit une flèche qui pût la surprendre à découvert, telle est l'habileté de sa retraite ou l'épaisseur du jaspe dont elle revêt son corps. Et elle tue, et il ne sert de rien aux hommes de s'enfermer ou de s'éloigner de ses coups mortels qui, comme s'ils avaient des ailes, atteignent les fugi-

sens péjoratif ; elle signifie l'endurcissement et la stupidité {Purg., XXIII, 74] el l'endurcissement du péché (Inf., IX, 52).

Il est possible que la dame se soit réellement appelée Pieira, nom assez répandu. En ce cas, Dante aurait joué sur son nom comme sur celui de Béatrice et comme a fait Cino sur celui de Selvaggia.

I. De même, in Cant. serm., à propos du chap. ii, verset 14, du Cantique: Columba mea in foraminibus pelrse, saint Bernard dit (§ 3) que la pierre est le Christ, que les trous de la pierre sont les blessures du Christ, et c'est dans le même sens qu'il interprète les passages suivants : In pelra exallavil me, Ps. xxvi, 6 ; staliiil super petram pedes meos, Ps. xxxix, 3 ; Matth., vu, 24 : Vir sapiens asdifîcat domuni super petram.

Pour Albert le Grand [De laudibus Mariœ, VIII, 8), la pierre est Marie. Elle esb la pierre sur laquelle ne s'impriment point les vestiges du serpent, c'est-à-dire du diable ; elle est la pierre qui sert de refuge aux hérissons et aux lièvres, qui sont les pécheurs repentants.

tifs et brisent leurs armes ; je ne sais ni ne puis leur échapper. Je ne trouve point de bouclier qu'elle ne me fracasse, ni de lieu qui me cache à sa vue.

«Comme la fleur au-dessus du feuillage, elle occupe la cime de mon âme ^ et ne s'inquiète pas plus de ma souiïrance que le vaisseau ne craint une mer immobile.

« Le poids qui m'écrase est tel que les mots ne peuvent l'exprimer. Ah 1 angoisse, impitoyable lime qui sourdement détruis ma vie, que ne crains-tu de ronger ainsi mon cœur fibre à fibre, comme moi je crains de dire qui t'en donne le pouvoir? Quand je pense à elle, en un lieu où on peut me voir, je crains plus de laisser apercevoir ma pensée que de mourir.

« La mort, avec les dents d'Amour, dévore mon corps ; mes forces s'affaiblissent sous l'action de ma pensée, comme un arbre dépouillé feuille par feuille.

«Amour m'a jeté à terre et il se tient sur moi, brandissant l'épée dont il tua Didon. Je crie grâce et l'implore humblement ; mais il a l'air de n'accorder aucun quartier. Ce dieu mauvais lève son bras et menace ma faible vie ; je reste étendu et renversé à terre, privé de tout mouvement. Mon âme pousse des cris et tout le sang de mes veines s'enfuit en torrent vers mon cœur qui le rappelle ; je reste tout blanc. Amour me frappe sous le bras gauche, si fort que la douleur retentit dans mon cœur et je me dis : S'il me frappe une autre fois, la mort m'aura enlevé avant que le coup m'ait atteint.

« Ah ! puissé-je lui voir fendre par le milieu le cœur de cette cruelle qui met le mien en pièces ! Je ne regretterais plus la mort où je cours pour sa beauté ; car cette scélérate, homicide et voleuse, exerce son pouvoir au soleil coinme dans l'ombre (c'est-à-dire : toujours et partout). Hélas ! Que ne brame-t-elle après moi, comme moi je hurle pour elle, dans ce gouffre de feu ! Je ne serais pas long à lui crier : Me voici à votre secours ! et je le ferais avec plaisir ; je porterais la main sur ces blonds cheveux que, pour mon supplice, Amour ondule et dore, et alors je me rassasierais. Si je la saisissais par ses blondes tresses, fouet et cravache de mon cœur, je resterais avec elles depuis le matin jusqu'à la cloche du soir et je n'aurais ni pitié, ni égards, je ferais comme l'ours qui joue. Et si Amour me fouette, je m'en vengerais plus de mille fois ; et ces beaux yeux, d'où sortent des flammes qui brûlent mon cœur mort, je les contemplerais en face et de près,

1. C'est-à-dire elle est maîtresse de ma volonté. Cima délia menle, rocca délia menle, c'est la volonté. Cf. aussi sonn. Per quella via : la iorre che s'apre quando Vanimo acconsenle.

LES DEUX SIXTINES 741

pour venger toutes mes déroutes ; et puis, avec amour, je lui rendrais la paix.

« Chanson, va-t'en droit à cette dame qui m'a percé le cœur et qui me refuse ce dont j'ai le plus soif ; et frappe-la aussi d'une flèche au cœur, car l'honneur est de se venger. »

Sixtine Al poco giorno : « Me voici arrivé, hélas! aux jours brefs, au grand ciel d'ombre (c'est-à-dire : aux longues nuits) et aux collines blanches de neige, quand l'herbe jaunit ; et mon désir pourtant ne cesse de reverdir, tant il est enraciné dans la dure pierre qui parle et agit comme si elle était femme.

«Cette belle femme reste gelée, comme la neige à l'ombre ; et la douce saison qui réchauffe les collines neigeuses et les reverdit en les couvrant d'herbes et de fleurs ne l'émeut pas plus que les pierres.

« Lorsqu'elle se couronne de guirlandes d'herbes, elle efface en nos souvenirs toute autre femme; car les ondes de ses cheveux blonds se m^.lent si agréablement à la verdure qu'Amour vient s'y mettre à l'ombre, lui qui m'a enfermé entre de petites collines plus rigoureusement qu'entre des pierres maçonnées à chaux et à sable.

« Ses beautés sont plus puissantes que les pierres précieuses et la vertu des herbes ne peut guérir ses coups ; j'ai fui par les plaines et les collines pour me sauver de cette femme ; mais rien ne peut m'abriter de son regard, ni mont, ni mur, ni l'épaisseur des verts feuillages.

« Je l'ai vue une fois, vêtue de vert, si belle qu'elle eût pu changer en pierre l'amour que je porte même à son ombre. C'est pourquoi, dans un beau pré d'herbe, serré entre de très hautes collines, je l'ai priée d'amour comme si elle était une femme énamourée ^.

« Mais les fleuves remonteront sur les collines avant que ce bois souple et vert s'enflamme, ainsi que font d'ordinaire les belles femmes, avant qu'elle s'enflamme de moi qui accepterais de coucher toute ma vie sur la pierre et de paître l'herbe, seulement pour voir l'ombre de ses jupes.

«Lorsque les collines font leur ombre la plus noire, la jeune dame les fait disparaître sous la verdure, comme la pierre disparaît dans l'herbe. «

Double sixtine Amor tu i>edi ben : « Amour, tu vois bien que cette dame ne se soucie en aucun temps de ton pouvoir qui, d'ordinaire, se rend maître des autres belles. Et depuis qu'elle s'est aperçue, grâce à tes rayons qui illuminaient mon visage, qu'elle était ma dame, elle

1. C'est ainsi que j'interprète le vers : Vho chiesla in un bel pralo d'erba Innamorâla com'anco' fù donna. Je construis : in un bel pralo d'erba, Vho chiesla conCanco fù donna innamorala.

s'est faite la Dame de cruauté. Son cœur ne semble pas un cœur de dame, mais de brute, de la brute la plus froide en amour. Elle a pour moi les airs d'une dame de pierre, sortie des mains du meilleur sculpteur de pierres.

« Et moi qui, grâce à la beauté de la dame, suis plus immuable que les pierres dans mon obéissance à tes lois. Amour ! je porte cachée la blessure faite par la Pierre dont tu me frappas, comme une pierre qui t'aurait longtemps déplu ; et elle arriva jusqu'au cœur où je suis devenu Pierre. Et jamais on ne découvrit aucune pierre qui, grâce à l'influence du soleil et de sa lumière, eût assez d'influence et de lumière pour me sauver de cette Pierre et l'empêcher de me faire mourir de froid par son froid.

(( Seigneur, tu sais que, par le froid de la gelée, l'eau devient une pierre cristalline, là-bas, sous la tramontane où règne le grand froid ; et l'air s'y convertit toujours en l'élément froid, de sorte que l'eau domine en ces pays, à cause du froid. Ainsi, devant sa froide figure, mon sang se glace toujours en tout temps. Et cette pensée, qui abrège le temps de ma vie, se change en froides larmes qui sortent par mes yeux, en qui entra le regard de ses yeux impitoyables.

«La lumière de toute la beauté s'assemble sur elle; et de même, le froid de toute la cruauté court à son cœur où ne pénètre pas ta lumière, Amour ! Quand je la contemple, sa lumière brille si belle dans mes yeux que je la revois partout où je tourne mes yeux, sur les pierres ou ailleurs. De ses yeux vient à moi la douce lumière qui fait que je ne me soucie point des autres dames. Ah! si cette dame pouvait se montrer plus compatissante pour moi qui, dans la lumière ou l'ombre, ne fais que demander le lieu et l'heure où je pourrais la servir 1 et, pour d'autres objets, je ne demanderais pas à vivre de longues heures.

« C'est pourquoi. Pouvoir^ qui existes avant le temps, avant le mouvement et avant la lumière physique, aie pitié de moi qui passe de si mauvaises heures. Entre en son cœur désormais, il en est bien temps ; chasses-en le froid qui m'empêche de jouir, comme les autres, du temps ; car, si le temps de tes épreuves me surprend en un tel état, cette noble Pierre me verra bientôt couché sous une pauvre pierre, d'où je ne me relèverai que lorsque les temps seront accomplis (le jour du jugement), lorsque je pourrai voir s'il y eut jamais au monde une aussi belle dame que cette amère dame.

«Chanson, je porte dans ma mémoire une dame telle que, bien qu'elle

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