LA CHANSON (( AMOR DACCHE
soit pour moi une pierre, elle me donne de l'orgueil, en ce pays où tout homme est froid (en ce pays où il n'y a pas de Fidèles d'Amour : le Casentin). C'est pourquoi je me risque à faire, malgré ce froid, la nouveauté qui brille dans tes mètres et qui n'a jamais été faite en aucun temps ^. »
§ 5. La chanson Amor dacchè et Vépître à Moroello.
La chanson Amor dacchè n'offre point toutes les particularités qui distinguent le groupe des poèmes de la Pierre ; elle n'y est jamais nommée. Cette chanson, toute compliquée de psychologie à la mode du stil nuovo^^ne dérive point des sources occitaniques. Néanmoins, je croirais volontiers qu'elle a été écrite pour la Pierre, qu'elle est la première des œuvres que lui consacra Dante, alors qu'il n'avait pas encore pris la résolution d'imiter Arnaut Daniel.
Comme les poèmes de la Pierre, cette chanson est une montagnarde ^. C'est au milieu des « Alpes » de l'Arno qu'Amour a foudroyé Dante, dans une vallée sauvage où nul ne se soucie de son mal, où il n'y a point de Fidèles.
Lasso ! non donne qui, non genti accorte Veggio a oui incresca del mio maie.
C'est dans un pays semblable que Dante écrivit la double sixtine, un pays « où tout homme lui semblait froid * )>.
Dans la chanson Amor dacchè, l'amour de Dante est violent, comme pour la Pierre ; c'est une tempête, un incendie, un coup de tonnerre ^ ; il domine la volonté [signoreggia la ç^irtù che çuole), comme la Pierre {délia mia mente tien la cima, ch. Cosi nel mio parlar)^ et il est contraire
1. Cette nouveauté est l'entrelacement des mots-rimes de la double sixtine.
2. Notez que dans la chanson Cosi nel mio parlar on trouve aussi quelques expressions qui rappellent le sîil nuovo : délia mia mente lien la cima... mi surgon nella mente slrida... i suai begli occhi ond'escon le f avilie che m'infiammano il cor ch'io porlo anciso.
3. 0 montanina mia canzon... in mezzo VAlpi, nella valle del flume lungo il quai sempre sopra me sei forte.
4. Ov'ogni nom mi par freddo. De même, dans le sonnet Poi ch'io non trovo, Dante se plaint du « lieu mauvais » qu'il habite et ajoute : « Ici il n'y a point de dame à qui Amour monte au visage, ni d'homme qui soupire pour lui. » Cet endroit est probablement la haute vallée de l'Arno, le Casentin, dont les habitants, d'après Dante, sont des pourceaux (Piirg., XIV, 43). Dans le sonnet Poi ch'io non irovo, Dante s'excuse « de son long et mauvais silence », et de même dans l'épîtrc à Moroello, relative à la chanson Amor dacchè, que nous croyons pouvoir rattacher au groupe de la Pierre, il invoque sa «négligence », negligentem prsedicenl carceratiim. Cf. Torraca, Bull. Soc. dant., X, 149.
5. Tanta tempesla... il fuoco ov'ella trista incende... angoscia... quel luono.
à la raison {qiialc argomcnto di rogion rafjrena). C'est une obsession dont le poète ne peut se débarrasser, la dame est toujours présente : a J'ai beau la fuir, elle est toujours dans mon imagination » ; et il a dit de la Pierre : « J'ai fui (mais en vain) par les plaines et les collines pour essayer d'échapper à cette dame. » Elle est méchante, rea, nemica^ ferOf « ses yeux terribles lancent la foudre et la mort » ; la Pierre est une « scélérate, homicide et voleuse » (ch. Cosi nel mio parlar). Elle est insensible ^ ; elle est « bannie de la cour d'Amour » et se moque de ses dards ; « elle a cuirassé sa poitrine d'un tel orgueil que toutes les flèches s'y émoussent ));et la Pierre non plus ne peut jamais être atteinte par les flèches d'Amour, « d'aucun carquois ne sort jamais une flèche qui la touche nue », car elle a protégé son cœur d'un jaspe impénétrable (ch. Cosi nel mio parlar).
Dans la chanson Amor dacchè comme dans les vers de la Pierre, le dieu Amour se montre cruel, il veut la mort de Dante 2, et le poète ne cesse de parler de la mort ^.
Nous croyons ces analogies assez fortes pour qu'on puisse relier la chanson Amor dacchè au groupe de la Pierre, chose importante, car cela permettrait de le dater (le congé de la chanson Amor dacchè fait allusion à l'exil de Dante) et de situer dans les Alpes du Casentin, « dans la vallée du fleuve le long duquel l'Amour est toujours puissant )) sur Dante, le « beau pré d'herbe » où la Pierre fut requise d'amour. Ces indications peuvent se préciser, si on ne repousse pas l'authenticité de la lettre à Moroello Malaspina et, pour ma part, je ne crains pas de l'accepter ^ Envoyant à ce seigneur ^ la chanson Amor dacchè, Dante en explique la substance dans une épître en latin qu'il joint à son poème ; je ne vois dans ce procédé rien que de très usuel.
1. Cependant Dante semble croire cette dame capable de quelque pitié, à la différence de la Pierre ; il veut lui épargner le récit de ses souffrances, parce que, si elle l'entendait, « la pitié enlèverait quelque beauté à son beau visage ».