DEUXIÈME SECTION : QUELQUES AUTRES
§ 6. La Pargoletta.
Plus mystérieuse encore que la Pierre ^, la Pargoletta, l'Enfant, la Fillette, ne montre son énigmatique figure que dans une ballade où
1. On la retrouve aussi dans le descors Ahi fais ris attribué à Dante: loculiis sum in trina lingua ul gravis mea spina si saccia per il monda, ogni nom il senla.
2. Le sonnet Poi ch'io non triiovo semble avoir été écrit au même endroit et à la même époque. On pourrait en dire autant du sonnet lo sono stato con Amore, qui dépeint un amour fatal, analogue à celui de la Pierre ; entre lui et l'épître à Moroello, on relève des similitudes d'idées et d'expressions {liber arbiirio giammai non fii franco : liberum ligavit arbiîrium); et aussi entre lui et la chanson Amor dacchè [quai argomenio di ragion raffrena... ove lanla tempesîa : socom'egli affrena... inla tempesla suona).
3. La Pargoletta ne peut être Béatrice ; Dante l'appelle fillette, enfant, termes
elle est un anixe et dans un sonnet où elle est un démon. Nous n'aurions rien à ajouter à ce que nous avons dit d'elle (II, chapitre xv), si nous ne pensions qu'on peut rattacher à ces deux courts poèmes les chansons Amor che muovi et lo sento si d'Amor.
Ces deux chansons paraissent liées et s'adressent probablement à la même dame. « Amour, s'écrie Dante (ch. Amor che niuoi^i), ne souffre pas que cette dame, par jeunesse, me mène à la mort; elle ne s'aperçoit pas encore comme elle me plaît, ni combien je l'aime, ni que, dans ses yeux, elle porte ma paix»; — et il dit (ch. lo sento si d'Amor) : «Puisque sa jeunesse l'empêche de m'accorder merci, j'attendrai que le temps lui apporte plus de raison, pourvu que ma vie se soutienne jusque-là. » N'y a-t-il pas identité de situation dans l'une et l'autre pièce? C'est la jeunesse de la dame qui est la cause de sa froideur ; le poète, à plusieurs reprises, dans une des chansons comme dans l'autre, exprime la crainte d'en mourir ^.
Or, dans la ballade la mi son et le sonnet Chi guarderà giajumai, les allusions à la mort ne manquent point ^; la dame y est inflexible et d'une extrême jeunesse ; cette particularité, sans être très rare ^, est pourtant digne de remarque ; l'amour du poète est sans espoir.
qui ne conviennent point à Béatrice, plus jeune que Dante de quelques mois seulement.
C'est en vain qu'on essaierait de rapprocher la chanson E m'incresce [il noslro liime porta pace) de la chanson Amor che muovi {negli occhi porta la mia pace); de rapprocher le sonnet Xegli occhi et la ballade lo mi son [un ch'io vidi denlro degli occhi suoi): de rapprocher la chanson Quantiinque voUe^ où Béatrice émerveille les auges, et la ballade lo mi son, où la Pargoletta déclare devoir retourner au ciel pour donner de nouveau aux autres la joie de sa lumière ; — de rapprocher les pièces de la Vila niiova dédiées aux dames et la ballade lo mi son, dédiée aussi aux dames; — de rapprocher Vintelletto d'amor de la chanson Donne ch'avete et Vinielletto d'nmor de la ballade lo mi son. Ce sont des traits d'un caractère général et, à ce comi)te, on pourrait établir un rapprochement entre la Pierre et Béatrice; dans la chanson E m'incresce, Béatrice s'en va, avec les enseignes d'Amour, sitôt qu'elle comprend qu'elle s'est rendue maîtresse du cœur de Dante ; dans le sonnet E non è legno, la Pierre « ne regarde plus celui qui meurt pour elle et, au contraire, lui cache ses beautés ».
1. Ch. lo sento si d'Amor, non posso diirare longamenle a soffrire ; per aver più vila; quanlo è quel che la morte fa placer ; par che la vila tanio si defenda.
Ch. Amor che muovi : per giovinezza mi conduca a morte ; non posso defender mia viia ; posson guari star senza finita.
2. Il ne sagit que de mort dans le sonnet Chi guarderà giammai, non s'aspeGa per me se non la morte... questa finita... trarre a me lo contrario délia vila.
Bail, lo mi son : ne sono a rischio di perder la vita.
3. Dante prétend avoir aimé Béatrice âgée de huit ans et quatre mois.
Dino Frescobaldi, ch. Morte avversara : « Son âge jeune et rebelle, cruel et souple contre mon obstination, m'a fait perdre, par sa jeunesse, mon temps pour rien,., une tillette [giovinetta) est rebelle à la pitié. »