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VIOLETTA ET GENTUCCA

Il est donc fort possible que nos deux chansons aient trait à la Pargoletta.

Des objections se présentent : la dame de la chanson Amor che muo<^i « ne s'aperçoit pas encore qu'elle plaît », ce qui est un trait assez original ; la dame de la ballade lo mi son proclame au contraire avec fatuité : « J'appartenais au ciel et j'y retournerai pour donner de nouveau aux autres la joie de ma lumière. Celui qui me voit et ne s'éprend pas de moi n'aura jamais l'esprit d'amour. » Les yeux de la Pargoletta sont terribles (sonn. Chi guarderà giammai) ; ceux de la dame de la chanson lo sento si d'Amor sont doux et bienfaisants, « ces beaux yeux dont la douce splendeur me réconforte, partout où je ressens l'amour. Les rayons de ces beaux yeux entrent dans mes yeux énamourés et apportent de la douceur partout où je ressens de l'amertume )).

Il existe donc des différences notables entre cette dame et la Pargoletta. Peut-être sont-elles une seule et unique personne, chantée à des moments différents, suivant des inspirations opposées. Le soupirant l'aura vue alternativement douce ou cruelle, innocente ou infatuée. Pourquoi s'en étonner, puisque la divine Béatrice ellemême s'est montrée sous ce double aspect, Dame-ange dans la Vita nuova, Donna fera dans la chanson E mincresce ?

Aussi ne verrions-nous pas de très grandes difficultés à identifier la Pargoletta et la Pierre. La Pierre est appelée pargoletta dans la chanson lo son çenuto, et ce mot est extrêmement rare chez Dante ^. Extrême jeunesse, inflexibilité de la dame, amour malheureux du poète, fréquentes allusions à la mort, ces caractères se retrouvent dans l'un et l'autre cas. Ajoutons que la chanson lo sento si d'amor contient de nombreux occitanismes et pourrait, par conséquent, avoir été composée à l'époque où Dante imitait Arnaut Daniel. Enfin, entre le sonnet Chi guarderà giammai et la chanson Amor dacchè on relève de singulières similitudes d'expression ^.

§ 7. Violetta et Gentucca.

Outre Béatrice, les deux donne- schermo, la Pierre, la Pargoletta, on trouve, au nombre des femmes chantées par Dante, Violetta, Gen-

1. Je ne crois pas qu'on le rencontre ailleurs que là, dans la ballade et le sonnet de la Pargoletta et les reproches de Béatrice à Dante au paradis terrestre. V iV., § 12, on trouve : ni' addormenlai corne un pargoletlo baUiiîOy ce qui est différent.

2. Dans le sonnet : gli occhi che mhan conciosi. Dans la chanson : cosi nihai concio Amor.

Le mot concio est extrêmement rare chez Dante. Dans le sonnet i d'acchè uomo conveniva. Dans la chanson : Amor, dacchè convien.

tiicca, l'énigmatique dame de l'avant-dernière strophe de la chanson Tre donne^ et enfin Lisetta, dont il dédaigna l'amour.

Nous ne connaissons Violetta que par la ballade Deh Violetta^ où l'on relève un ton plus sensuel qu'idéal, l'occitanisme des deux derniers vers ^ et cette bizarre expression omhra d^amore, rappelant y ombra qui revient à la rime dans la sixtine Al poco giorno.

On ne sait guère plus de Gentucca. L'an 1300, au Purgatoire^ XXIV, 43, Bonagiunta de Lucques prédit à l'Alighieri : « Une femme est née et elle ne porte pas encore le bandeau (c'est-à-dire elle est très jeune), qui te rendra agréable notre ville, quelque mal qu'on en puisse dire (quelque mal qu'on puisse dire de notre ville). »

Deux Gentucca vécurent à Lucques à cette époque, appartenant l'une et l'autre à la puissante et tragique famille des Antelminelli ; c'est une découverte de la critique moderne, les anciens commentateurs ne les connaissaient point. Pierre Alighieri, dans sa glose, se borne à paraphraser le texte : « Une femme est née... c'est comme si l'auteur disait que l'exil l'amènera à Lucques et qu'il s'éprendra de cette dame. »

S'agirait-il vraiment d'amour ? Est-il naturel que Dante se fasse prédire à long terme une future passion, alors que Béatrice, peu de temps après, le force à expier si durement ses infidélités passées? Je ne sais, et je ne sais pas non plus si la dame de l'avant-dernière strophe de la chanson Tre donne n'est pas imaginaire (cf. II, ch. vi, § 6).

§ 8. Lisetta.

Il semble que toutes les dames aux pieds de qui soupira Dante aient dédaigné ses hommages. En revanche, il lui est arrivé d'éconduire une beauté éprise de lui, la malavisée Lisetta ^.

Sonn. Per quella çia ; « Par cette voie * que court la Beauté lorsqu'elle entre dans l'âme pour y éveiller l'amour, Lisetta passe avec orgueil, comme si elle croyait s'emparer de moi.

« Et lorsqu'elle est arrivée au pied de cette tour qui s'ouvre quand

1. On adoptait autrefois la leçon Deh nuvolella. Trois manuscrits portent : Deh violetta {Bull. Soc. dant, VII, 320).

2. « Mille dames déjà ont eu à souffrir pour s'être montrées lentes à compatir aux peines de leurs amants. »

3. Cette Lisetta n'est pas, comme on l'a cru parfois, la «Donna gentile». A vrai dire, il s'agit ici, comme dans la Vila nuova, de deux femmes qui se disputent le cœur de Dante. Mais ici, à l'inverse de ce qui se passe dans la Vila nuova, Dante n'hésite pas un instant et renvoie honteusement la Lisetta, personne arrogante, outrecuidante {passa Lisetta baldanzosamente, corne quella che mi si crede torre) qui, vraiment, n'a rien de commun avec la « sage » et « compatissante » Donna gentile.

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