Dante, sonn. Di donne
souffrent, surtout s'ils souffrent de lui avoir déplu. Cino, le faible Cino, s'est permis une infidélité; Cupidon l'en punit rigoureusement, il le prive de cœur et de mémoire ; mais les yeux de sa dame lui pardonnent, car ils répandent l'amour autour d'eux ^. Pourquoi Béatrice se montre-t-elle moins charitable, elle que son amant a comparée au Christ et dont il n'a pas cessé de se croire digne ? Pourquoi le tournet-elle en dérision, de la façon la plus cruelle ?
Par une cour maladroite, il avait compromis la deuxième dameschermo et s'était acquis une réputation de libertin. Ces bruits calomnieux étaient arrivés aux oreilles de Béatrice qui savait bien, depuis longtemps, qu'elle était aimée de Dante ^ mais craignit qu'il ne fût un triste personnage {temetido la tua persona non fosse noiosa), un séducteur sans sincérité ^ ; elle refusa de le saluer {V. iV., § X). Le soupirant malmené compose la ballade Ballata io vo pour présenter ses excuses et détromper la belle, mais sa voix n'est pas écoutée. Quelle était sa faute ? D'avoir été accusé de libertinage, d'en être peut-être coupable ; Béatrice n'en est point certaine {temendo la tua personu non fosse noiosa), mais elle ne fait point d'enquête; son amant, comme la femme de César, ne doit pas être soupçonné ; pour mériter sa condamnation, il suffit qu'il soit suspect. Elle le traite désormais comme un étranger. Elle a refusé de le saluer : elle n'a donc plus, si le hasard les met de nouveau face à face, qu'à ignorer sa présence. Cette maussade attitude ne convient guère à la Dame-ange, car la mansuétude et le pardon devraient être les premières de ses qualités. Mais Béatrice poussera plus loin la cruauté.
Mené par un ami à une fête nuptiale (§ 14), Dante se sent tout d'un coup saisi d'un extraordinaire frisson qui, montant de son cœur, secoue tous ses membres ; il s'appuie contre la muraille pour ne pas tomber. C'est que sa dame, dont il ignorait la présence, se trouvait là, parmi les autres. Il reste éperdu et égaré, au point d'attirer l'attention de l'assemblée. « Beaucoup de ces dames, s'apercevant de l'altération de mes traits, commencèrent par s'étonner et, en causant, elles se moquaient (si gabba^ano) de moi avec la très noble Béatrice. Voyant cela, mon ami, de bonne foi, me prit par la main et, m'entraînant loin de ces dames, me demanda ce que j'avais... »
De jeunes femmes voient un damoiseau pâle, le visage bouleversé,