CRUAUTÉ ET INFLEXIBILITÉ DE BEATRICE
sur le point de défaillir. Un tel spectacle n'a rien de risible. Elles en rient. Pourquoi? Parce qu'après en avoir causé {ragionando) elles savent la cause de cet égarement. Un amoureux transi est toujours comique ; et on excuse ces petites folles qui s'en moquent ; mais Béatrice ? S'émeut-elle à la vue de l'extrême souffrance dont elle seule est cause ? Se laisse -t-elle fléchir par le repentir que témoigne si visiblement la douleur de Dante ? Se borne-t-elle à passer, froide et indifférente, devant ce chagrin qu'elle considère peut-être comme la juste expiation d'une faute ? Non ; elle en rit avec ses compagnes. Quel contraste entre la frivole impertinence de la divine Béatrice et la « bonne foi » de l'ami qui, avec simplicité, prend le poète par la main et l'emmène, loin des cervelles à l'évent et des méchants cœurs ! Cette conduite, chez une femme ordinaire, ne serait point louable ; chez une Dame-ange, elle est impossible.
§ 2. Vérité de cet épisode.
Et parce qu'elle est impossible, elle est réelle. Dante n'a pu imaginer, par virtuosité, de pareils travers. S'il avait forgé de toutes pièces sa Dame- ange, il n'eût pu lui attribuer cette déplaisante légèreté ; il faut que les événements se soient passés comme il les raconte ; Béatrice fut un mélange de bien et de mal, comme toutes les créatures humaines. Ce fut en vain que, se conformant à la mode de l'époque, le sublime poète qui, en bien des cas, eut de la réalité la vision la plus concrète et la plus précise, chanta sa dame sous les espèces de l'ange ; il ne put pas, en dépit de son parti pris, rester dans la convention et l'artificiel ; il rendit à son modèle les traits de l'humanité et, poussé "par son instinct, il a dépeint, peut-être malgré lui, la vraie Béatrice, belle à coup sûr, parée de toutes les grâces et de beaucoup de vertus, infiniment noble, mais coquette, jalouse, acrimonieuse et joyeuse du mai qu'elle fait. Pour que Dante, dans un livre artificieusement composé pour transformer en ange incarné la femme qu'il aima, lui prête de tels défauts, il faut bien qu'il les lui ait connus. Lui qui, dans la Vita nuopa, a ajouté à cette figure, pour la grandir, tant de traits imaginaires, comment aurait-il pu, dans le même ouvrage, en inventer d'autres qui la ramènent aux mesquines proportions d'une jeune femme un peu sotte, riant méchamment avec ses amies de la déconvenue de son amoureux ?
§ 3. Cruauté et inflexibilité de Béatrice.
La scène du gab n'avait pas enlevé à Dante tout espoir. Il cherchait encore à regagner le cœur de sa dame ; mais quel plaidoyer tenter
contre la dérision? Il s'avisa d'un curieux expédient; ces poètes du xiii^ siècle, vraiment, furent de bizarres génies. Il invoqua la science à son secours et pensa, sans doute, étourdir Béatrice par l'intervention de la physiologie scolastique, revue, corrigée et augmentée par les Fidèles :
Sonn. ColV alire donne :« Avec les autres dames, vous avez raillé ma contenance et vous n'avez pas pensé, dame, d'où vient que j'ai l'air si étrange quand je regarde votre beauté.
« Si vous saviez, Pitié ne garderait pas contre moi sa résistance habituelle ; car Amour, quand il me rencontre près de vous, prend un tel orgueil et une telle assurance qu'il frappe parmi mes esprits épouvantés, tue l'un, chasse l'autre et reste seul à vous contempler ; ce qui me fait changer et prendre une autre figure, mais pas au point que je n'entende parfaitement les cris de douleur des malheureux (esprits) que vous chassez ^. »
Ces vers singuliers ne trouvèrent pas le cœur de la belle ; il semble, à en croire l'autre sonnet, Cio che nCincontra^ qu'elle ait continué de rire au nez du galant et que le gah soit devenu chez elle une habitude ^ ; car le sonnet tout entier parle au présent, non à l'imparfait ou au prétérit, et il en est de même de la division ^; il exprime donc un acte fréquemment répété.
« Quand je vais vous voir, ô beau joyau, ce qui me vient à l'esprit s'en efface sans que je sache l'exprimer ; et quand je suis devant vous, j'entends Amour me dire : Fuis, à moins que tu ne craignes pas de périr !
« Mon visage pâlissant porte les couleurs de mon cœur; je m'appuie où je peux et, dans l'ivresse de mon frisson, il me semble que les pierres crient : Meurs, meurs !
a Pour ceux qui me voient alors, c'est un péché de ne pas rassurer mon âme épouvantée en lui témoignant un peu de compassion ; un peu de cette compassion dont les détourne votre moquerie et que provoque l'air mourant de mes yeux qui veulent eux-mêmes leur mort (parce qu'ils veulent voir la dame dont le dédain les tue). )>