LES REPROCHES DE BÉATRICE A DANTE AU PARADIS TERRESTRE
§ 1. Après sa mort, Béatrice s'éprend d'amour pour Dante (761). — § 2. L'apparition de Béatrice ; menace, ironie et reproches (763). — § 3. La double faute de Dante contre la femme et contre le symbole (764). — § 4. Le chant XXX du Purgatoire et le premier chant de Y Enfer (765). — § 5. Les fausses images de bien, les Sirènes, la femmina balba (766). — § 6. La jalousie de Béatrice, la Pargoletta, la Pierre, la Donna gentile (768). — § 7. Divergences entre la Vita nuova, le Convivio, le chant II de V Enfer, le chant XXX du Purgatoire (771). — § 8. La faute de Dante n'est point d'avoir préféré la philosophie à la théologie (773). — § 9. La tenson de Dante et de Forese (779). — § 10. Pourquoi Dante qui, au cours de son voyage, n'a point expié ses péchés envers Dieu, est-il tenu d'expier ses péchés envers Béatrice (776).
§ 1. Après sa mort. Béatrice s^ éprend d'amour pour Dante.
Pendant sa vie, Béatrice n'avait accordé à Dante d'autre faveur que la banale politesse du salut ; entre eux deux, si nous nous en tenons au récit de la Vita nuoi>a, il n'y eut jamais de conversation. Même dans les circonstances les plus critiques, l'amoureux se bornait à adresser des vers à sa dame. C'est en vers qu'il présente sa défense et, bien qu'elle soit vaine, il ne fait aucun autre effort pour tenter de fléchir la belle ; il se réfugie dans la poésie comme dans un asile et compose à sa louange des sonnets qu'il ne lui envoie même pas. Il semblerait que la mort de Béatrice dût mettre un terme aux effusions d'une passion si peu exigeante.
Ce fut précisément le contraire. Le poète vivait un amour irréel, que gênait en une certaine mesure la réelle existence de Béatrice. Une fois celle-ci morte, ses chimères, que les faits ne viennent plus démentir, prennent un libre essor. La mauvaise humeur, le dédain, la raillerie de sa dame, tout cela n'existe plus qu'autant qu'il y consent ; il n'en tient que le compte qui lui plait.
Il n'avait pas été aimé, au moins par elle. Il ne voulut pas avoir gaspillé en pure perte tous les trésors de son cœur. Il avait trop soupiré
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trop gémi, trop pleuré. Il voulait otrc payé de retour ; il décida qu'elle Tainiait, du haut du ciel. Qui donc lui aurait prouvé le contraire ?
« Ma vie est si abattue qu'il me semble que tout le monde, à voir ma pâle figure, me dise : Tu es perdu ! Mais, quel que je sois, ma dame le voit et j'espère encore d'elle ma récompense. »
Cet espoir, que manifeste modestement la chanson Gli occhi dolentiy n'est pas vain; autant, de son vivant, Béatrice s'était peu souciée de Dante, autant elle vient l'obséder, maintenant qu'elle n'est plus de ce monde. Si le poète ne cesse de penser à elle, c'est qu'elle lui impose sa présence. Le jour anniversaire de sa mort, elle lui tient compagnie au point de l'empêcher de voir des personnes qui s'installent à ses côtés (§ 34); elle est « descendue dans son âme » (sonn. Era çenuta). Quand son amant, pris dans les lacs de la « Donna gentile )>, menace de lui être infidèle, elle apparaît solennellement, telle qu'il la vit pour la première fois, âgée de neuf ans et sous les mêmes vêtements rouges ; elle reprend son cœur de vive force (§ 39). Ne croyez pas que ces visions prennent leur source dans l'imagination malade d'Aligiehri ; c'est Béatrice elle-même qui les lui envoie [Purg. , XXX, 132) : « il ne me servit de rien, dit-eUe, d'obtenir pour lui des inspirations par lesquelles, en bonge et autrement, je le rappelais ». Car il avait fini, malgré sa dame, par s'engager dans une mauvaise voie, il avait perdu sa route [Inf., I, 3) et courait tout droit à la damnation. « Il était tombé si bas que, pour le sauver, il ne restait d'autre ressource que de lui montrer les réprouvés )) (Purg., XXX, 36). Seul, le voyage outre-tombe pouvait dessiller ses yeux obstinément fermés aux clartés du ciel. Béatrice aime trop son infidèle pour ne pas lui ouvrir la porte du salut ; avec la permission divine {Purg., XXX, 139) ^, elle va trouver Virgile dans le Limbe et le décide, par son amour et par ses pleurs ^, à servir de guide à Alighieri. La voilà donc, maintenant, qui aime au point d'en pleurer ; elle-même, parlant devant Dante [Purg., XXX, 141), rappelle sa démarche et ses larmes.
Quelle transformation ! Comme nous sommes loin de cette Béatrice qui, pour une peccadille, refuse son salut au plus timide des soupirants, le tourne en dérision et meurt sans avoir pardonné ! Dans cette tendre amante, comment reconnaître la femme du gah ?
1. Ces événements sont racontés un peu différemment^ Inferno. La corrélation des deux passages sera étudiée plus bas.
2. Amor mi mosse che mi fa parlare [Inf.^ II, 72). Gli occhi lucenli lagrimando volse (Inf., II, 116).
l'apparition de BÉATRICE 763
§ 2. U apparition de Béatrice • menace, ironie et reproches.
Or, au moment le plus pathétique, lorsque Dante retrouve enfin. après les sueurs et les terreurs de son expédition infernale, celle qui le chérit, la femme qu'il rencontre face à face n'est pas le fantôme arbitrairement (Conçu par son cerveau, la douce et compatissante bienheureuse qui pleure d'amour sur lui ; elle est la vraie Béatrice, celle qu'il a connue dans sa courte existence, querelleuse, jalouse et vindicative ; elle est la femme du gab et non « la glorieuse dame de sa mémoire ». Sa première parole est une menace, et sa seconde une ironie (XXX, 55; 73-76).
La scène est saisissante. Virgile et Dante, après avoir exploré tous les cercles de l'abîme, viennent de gravir la pénible montagne du Purgatoire. Après avoir atteint le sommet, ils ont pénétré dans la forêt du paradis terrestre qui le couronne. Une solennelle procession s'avance et, devant eux, s'arrête le char de l'Église, tiré par le Griffon, qui est le Christ. Autour, les vingt-quatre vieillards invoquent l' Épouse : Veni, Sponsa, de Libano ; les anges chantent Benedictus qui venis ! Manibus o date lilia plenis. A leur appel, à travers le nuage des fleurs qu'ils lancent de tous côtés, apparaît sur le char une dame ceinte d'olivier, voilée de blanc, vêtue de rouge sous un manteau vert. Ce sont les couleurs des vertus théologales et cette dame est la Science divine ; mais elle est aussi Béatrice {Purg.^ XXX, 1).
Quoique ses traits soient cachés sous un voile, Dante ressent immédiatement «l'occulte influence qui émane d'elle », «la grande puissance de son ancien amour ». Il a peur (XXX, 43-45) et se tourne vers Virgile comme l'enfant épouvanté ou affligé recourt à sa mère ; mais Virgile a disparu pour toujours et son élève se prend à pleurer.
« Dante, ne pleure pas encore. Ne pleure pas encore parce que Virgile s'en va ; il te faut pleurer pour d'autres coups (spada) ! »
C'est ainsi que la Science divine, l'ancienne Dame-ange, ce modèle de douceur, accueille celui qui, pour la voir, a fait un si dur chemin {ha mossi passi tanti ; XXXI, 135).
Du haut du char, elle attache sur lui le sévère regard d'un « amiral » qui inspecte son escadre (58-60). Elle a l'air royal et altier (70): plus tard, avec un orgueil sans pudeur, elle lui rappellera « son beau corps » {le belle membra), sa « suprême beauté » {somma piacer). Et la seconde phrase qui sort de ses lèvres est un sarcasme : « Comment, tu as daigné gravir la montagne ? » C'était rappeler à Dante ses longues erreurs, cupidité, gourmandise, luxure. Car la montagne dont elle parle, c'est le Purgatoire, c'est aussi la colline éclairée par le soleil divin, aux
pieds de laquelle les trois Bêtes arrêtèrent Dante ^. Elle tient à Thumilier, non seulement en le réprimandant de ses écarts, mais en le forçant à les avouer lui-même : a Dis, dis si cela est vrai! il faut que ton aveu réponde à de telles accusations ! » (XXXI, 5). Le malheureux, dans son trouble, ne peut ouvrir la bouche ; Béatrice insiste ; c'est à peine si, du bout des lèvres, il peut dire oui et il éclate en sanglots. Cette confession ne suffît pas et elle reprend l'interrogatoire. Elle ne se contente pas d'accabler de reproches son amant ; elle ne cherche qu'à augmenter sa douleur « qui doit être proportionnée à sa f?ute » (XXX, 108) : « Ce que je t'ai dit t'a fait souffrir; eh bien, lève la barbe, et tu souffriras plus encore ! » Elle aurait dû dire : lève la tête ; elle a préféré mettre une allusion pleine d'aigreur dans ces mots : lève la barbe, car la barbe est la perfection de la sagesse^. « Je compris bien, dit Dante, le i>enin de la chose ^ i^eleii deWargomento » (XXXI, 75). Et s'il lui arrive de la comparer à une mère qui gourmande son fils, c'est à une mère « hautaine )\ dont l'affection est « amère » et « acerbe » (XXX, 80).
§ 3. La double faute de Dante contre la femme et contre le symbole.
Pour mériter un tel accueil, quel crime a donc commis le poète?
Il a été infidèle à Béatrice, doublement infidèle, car Béatrice est double ; il a été infidèle à la femme en aimant d'autres femmes ; il a été infidèle au symbole, la Science divine, l'amour et la culture des choses spirituelles, en se laissant tenter par les agitations et les plaisirs de ce monde, en écoutant le chant des Sirènes, qui sont les richesses d'ici-bas. La seconde infidélité, très générale, englobe la première et c'est ainsi qu'en fin de compte la femme et le symbole se trouvent d'accord, après s'être heurtés de la plus curieuse façon. Car la figure qui trône sur le char de l'Église, tiré par le Christ, parmi les chants des anges, ne peut être la Florentine qui vante avec impudeur son beau corps ^ ; la femme qui épanche l'aigreur de son caractère en reproches « venimeux » ne peut être la science qui mène à Dieu.
1. L'ascension de la montagne du Purgatoire symbolise l'expiation des fautes par la pénitence. Cette montagne est la même chose que la colline du chant I de y Enfer, qu'éclairent les rayons du soleil (Dieu) « qui mène dans les voies droites ». Dante se préparait à gravir cette colline lorsqu'il en fut empêché par les trois Bêtes, Cupidité, Gourmandise, Luxure. On voit l'ironie.
2. S. th., I* Ilae, qu. cil, art. 6, ad 11 : « Les prêtres ne doivent pas raser leur tête, c'est-à-dire abandonner la sagesse, ni quitter leur barbe, c'est-à-dire la perfection de la sagesse.^
3. Au moment où Béatrice adresse à Dante ces reproches, elle cesse d'être un symbole et Dante, de son côté, cesse de représenter le pécheur en général ; il redevient le Florentin Ahghieri ; en effet, Béatrice l'appelle par son nom, a qu'il est nécessaire d'indiquer ici », che di nécessita gui si rigislra (XXX, 63). Pourquoi est-ce