‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 396 sur 440 · LE CHANT XXX DU (( PURGATOIRE · texte numérisé non relu

LE CHANT XXX DU (( PURGATOIRE

« Quand je fus sur le seuil de mon second âge (la" jeunesse, qui commence à vingt-cinq ans -.Conv., IV, 24) et que je changeai d'existence (c'est-à-dire que je mourus) il s'arracha à moi et se donna à d'autres, dit Béatrice (XXX, 126). Alors que de la chair je m'étais élevée à l'esprit et que ma beauté et ma force avaient crû, je lui fus moins chère et moins agréable. Et il détourna ses pas dans une voie qui n était pas la ivraie, suivant de fausses images de bien qui ne tiennent aucune de leurs promesses (e volse i passi suoi per via non vera, immagini di ben seguendo false che nulla promission rendono intera). Il tomba si bas qu'il ne restait, pour le sauver, d'autre ressource que de lui montrer les réprouvés. C'est pourquoi je visitai la porte des morts et, en pleurant, je portai mes prières à celui qui l'a mené jusqu'ici. ;>

§ 4. Le chant XXX du Purgatoire et le premier chant de Z'Enfer.

On le voit, les fautes que Béatrice reproche ici à Dante, ce sont celles qui l'ont égaré dans «la forêt sauvage» et qui sont figurées par les trois Bêtes, la cupidité, les plaisirs de lajtable, ceux de la chair. En ce passage du Purgatoire, le poète a soin de rappeler non seulement la démarche que Béatrice fit auprès de Virgile pour le sauver, mais aussi les pleurs qu'elle versa en cette circonstance (Inf., II, 116 ; Purg.^ XXX, 141). A la dritta via smarrita {Inf.^ I, 3) correspond la via non vera {Purg., XXX, 130) ; au rovinava in basso loco {Inf., 1, 61) correspond tanto giù cadde [Purg., XXX, 136). La montagne que Dante a daigné gravir (Purg., XXX, 74), c'est la colline qui se dresse au bout de la vallée (/n/., I, 13), « le mont délectable qui est la cause et le commencement de toute joie » {Inf.,1, 11). Cette colline, ce mont, c'est celui au sommet duquel on parvient par la pénitence ; c'est le Purgatoire, cause et commencement de la joie du Paradis, car sans l'expiation on ne peut aller à Dieu. Du fond de la forêt sauvage, au milieu de ses erreurs, Dante avait aperçu la colline et, sur ses flancs, les rayons du soleil, la grâce, qui mène les hommes par le droit chemin. Il marche vers la montagne, parce qu'il comprend bien qu'eiîe est le salut ; mais, au moment où il en atteignait les premières pentes (/n/., I, 31 : qua^i al cominciar delV erta), il est arrêté par ses vices, les trois Bêtes, qui le repoussent dans la forêt, loin du soleil (/n/., I, 60) qui brille sur la colline. Alors apparaît Virgile, qui veut lui faire reprendre l'ascension (/n/., I, 77) ; mais, voyant la faiblesse de Dante (poi che lacrimar mi vide: Inf.^ 1,92), il renonce à aborder de front la difficulté ; il mènera

nécessaire, sinon pour indiquer que la scène est toute personnelle, autobiographique?

Cette remarque appartient à Capetti, L'anima e Varie di Danle.

son disciple par un long détour (o te convien tenere altro i^iaggio : Inf.f I, 91); ils traversent tout l'enfer avant de revoir cette colline, ce Purtratoire, au sommet duquel Dante retrouve Béatrice qui lui reproche d'avoir tant tardé à se décider : « Tu as enfin daigné gravir la montagne ? Tu ne savais donc pas qu'ici l'homme est heureux ^ ? » Le début de V Enfer et la fin du Purgatoire se prêtent un mutuel secours ; les reproches de Béatrice et l'allégorie du premier chant s'éclairent réciproquement.

§ 5. Les fausses images de bien, les Sirènes, la afemmina balba)K

Quelles sont les erreurs qui ont entraîné Dante dans la forêt sauvage ? « les fausses images de bien qui ne tiennent aucune de leurs promesses », « les choses trompeuses » (cose fallaci : Purg.^ XXXI, 56), trompeuses parce qu'elles ne sont pas éternelles, c'est-à-dire, dans l'acception la plus large, les biens d'ici-bas ^.

J'ai été, dit Béatrice (Pwrg., XXXI, 49), plus belle que toutes les femmes et toutes les statues, et pourtant mon corps sublime est dissous dans la terre. Ma mort t'a démontré que la plus souveraine beauté {sommo piacer) défaillait. Tu ne devais donc plus rien désirer de ce qui peut mourir. Après cette première blessure que t'avait faite la vanité des choses éphémères, tu devais t'élever vers le ciel, à ma suite, car j'étais devenue éternelle. — « Les choses temporelles (le presenti cose) avec leurs faux plaisirs, avoue Dante (Pwrg., XXXI, 34), ont détourné mes pas sitôt que votre visage se fut caché. » — « Afin que tu sois plus honteux de ton erreur, répond Béatrice (XXXI 43) ; afin qu'une autre fois tu sois plus fort pour résister au chant des Sirènes, cesse de pleurer et écoute... »

Les Sirènes, ce sont les cose fallaci, les immagini di ben false, le presenti cose col falso loro piacer.

<( La Sirène, dit le Bestiaire de Philippe de Thaon, représente les richesses d'ici-bas. Comme le chant des Sirènes attire et fait périr les marins, de même les richesses font périr l'âme par le péché et le conduisent à sa perte éternelle. »

Nous savions déjà que Dante avait été tenté par les Sirènes. Purg.,

1. L'homme est heureux, felice, sur la montagne du Purgatoire ; la montagne du premier chant de VEnfer est délectable, dileitoso. Ces deux montagues, certainement, n'en font qu'une.

2. Conv.y IV, 12 : « Les richesses d'ici-bas sont imparfaites ; loin de tenir ce qu'elles promettent, elles nous apportent le contraire ;... traîtresses etfausses, elles promettent et par cette promesse conduisent l'homme au vice d'avarice. Fausses et traîtresses, elles promettent, si on y regarde bien, de nous délivrer de toute soif et de tout besoin... cette promesse, etc. »

LK.s lA» s,>fc-. IMAGES DE BIEN 767

XIX : « Il me vint en songe une femme bègue, les yeux louches, les pieds tors, manchote et le teint hâve. Je la contemplais ; et de même que lè soleil dégourdit les membres qu'a raidis le froid de la nuit, de même mon regard d<'îliait sa langue et, en quelques moments, corrigeait tous ses défauts et colorait, comme le veut Amour, ce visage contrefait. Une fois sa langue déliée, elle commençait à chanter, si bien que j'aurais eu de la peine à détourner d'elle mon attention. Je suis, chantait-elle, je suis la douce Sirène, qui arrête les marins au milieu de la mer. A mon chant, Ulysse amoureux se détourna de mon chemin. Celui qui se familiarise avec moi ne peut plus me quitter, tant je sais le contenter. — Elle n'avait pas encore fermé la bouche qu'apparut à côté de moi, pour la confondre, une dame rapide et sainte. O Virgile, Virgile, qui est celle-ci ? disait-elle avec force ; et lui s'approchait, les yeux fixés sur cette Vertu. Il prenait l'autre, l'ouvrait par devant en fendant ses vêtements et me montrait son ventre : la puanteur qui en sortait m'éveilla. »

L'allégorie est claire. L'horrible femme que nous embellissons de nos illusions figure les biens de la terre, dénués en eux-mêmes de toute valeur ; ils n'ont que l'importance que nous leur attribuons ; le jour où la sagesse (figurée dans la Comédie par Virgile) nous dessille les yeux, nous éprouvons pour eux un profond dégoût. Quant à la femme qui presse Virgile de détromper Dante, c'est Béatrice, descendue au Limbe pour prier « le fameur sage » de secourir celui qui est arrêté par les trois Bêtes, autre forme de la Sirène.

Et pour que nul doute ne puisse s'élever, le poète romain se donne la peine d'expliquer à son élève le sens de ce qu'il rêve. « Pourquoi marches-tu en regardant à terre ?» — « Ce qui me fait aller avec tant d'hésitation, c'est cette dernière vision, qui retient sur elle mon esprit ; je ne puis m'empêcher d'y penser. » — « Tu as vu, explique Virgile, cette antique sorcière, la seule sur qui on ait à pleurer dans les cercles qui sont au-dessus de nous, et tu as vu comment on peut s'en délivrer. »

Or quels sont les cercles, les corniches, qui, à cet instant de l'ascension des deux voyageurs, restent au-dessus de leur tête ? Ce sont les trois corniches où s'expient la cupidité (avarice), la gourmandise et la luxure. L'antique sorcière représente donc à elle seule ces trois péchés. Dante {Purg., XVII, 137) les avait déjà groupés en une seule classe ^, divisée en trois ^. Toutes les vertus ettous les vices, af!irme-t-il [Purg.,

1. Dans les deux cas, Dante emploie les mêmes termes : Purg., XVII, 137 : di sopr'a noi si piange per Ire cerchi. Purg.y XIX, 59 : che sola sovra noi ornai si piagna.

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