I. A JAI.OUSIK DE BEATRICK
Mon corps, dit Béatrice (XXXI, 4.3), fut un miracle de beauté, et jamais on ne vit rien de tel, ni dans l'art ni dans la nature. Et ma beauté n'a fait que s'accroître par ma mort (XXX, 127). Au lieu de me suivre dans mon vol céleste, tes ailes alourdies t'ont retenu en bas, pour y recevoir de nouvelles blessures et la cause en est une jouvencelle {pargoletta) ou d'autres vanités d'un aussi bref usage. « Un jeune oiseau se laisse encore prendre à des embûches ; mais, cous les yeux de ceux qui ont leurs plumes, c'est en vain qu'on tend les rets ^ » (c'est dire à Dante : toi, homme d'expérience, tu aurais dii résister au chant des Sirènes) (XXXI, 61).
Béatrice a formellement désigné la Pargoletta et maintenant, par une allusion inattendue, elle va évoquer l'image de cette Pierre qui inspira à Dante les plus sensuels de ses vers.
Après avoir exposé en termes obscurs quelques prophéties politiques, elle fait remarquer à son fidèle qu'il est incapable de les comprendre. « Si les vaines pensées (la pensée des vanités de ce monde, des « fausses images de bien ») ne pénétraient point ton âme comme une eau d'Eisa (c'est-à-dire si ton âme n'était pas endurcie, pétrifiée par ces vanités ; l'eau de l'Eisa pétrifie à la longue les substances qu'on y plonge) ; si leur plaisir n'était pas pour toi comme Pyrame pour le mûrier (c'està-dire : si ton intelligence n'était pas obscurcie par ces plaisirs ; le sang de Pyrame teignit en brun les fruits du mûrier qui jadis étaient blancs), tu comprendrais... mais parce que je vois que, dans ton âme, tu es fait de pierre et teint des couleurs de la pierre, au point que tu es aveuglé par la lumière de mes paroles, je veux, etc. » (XXXIII, 67-75).
Pareil io veggiote nello intelletto Fatio di pietra ed in petrato tinto.
Il est impossible de ne pas rapprocher ces vers de ceux de la chanson lo son venuto, du groupe de la Pierre :
La mente mia cliè più dura che pietra In tener forte immagine di Pietra.
endort les navigateurs par la douceur de son chant. Quand ils sont assoupis, elle s'introduit sur leur navire, elle emporte celui qu'elle peut enlever, l'amène à un endroit sec, le force au coït et, s'il ne peut ou ne veut, elle le tue et dévore et engloutit sa chair. »
1. <i Frustra jacilur rele anie nculos pennalorum {Prou., i. 17). Comment craindre la luxure, lorsqu'on ne sent même pas la vie? » demande saint Bernard {In cani. serm. LU, 3-4). Je ne serais pas étonné que ce passage, où il s'agit de l'extase de l'àme en Dieu, à laquelle mènera Béatrice, justement par l'intermédiaire de saint Bernard, fût familier à Dante ; je croirais volontiers que le passage ci-dessus cité du Piirgaloire a été inspiré à Dante autant par la paraphrase de saint Bernard que par le texte même de Salomon.
770 t.ES FEMMES DE DANTE
1 /allusion n'est pas douteuse et l'amant de la Pierre en aura certainement goûté la « venimeuse » amertume^; Béatrice insinue que son inintellifrence provient de l'excès de ses égarements sensuels, quand il aimait la Pierre.
Peut-être même, outre la Pargoletta et la Pierre, Béatrice reprochet-elle à Dante la Donna gentile, non pas la Donna gentile du Convwio^ philosophie, sœur de Dieu et Verbe, mais la Donna gentile de la Vita nuoi^a, la dame compatissante qui, du haut de sa fenêtre, s'intéressait à ses pleurs, celle que Béatrice, après sa mort, revint chasser (§ 39, V. N.) en apparaissant sous les mêmes vêtements rouges dans lesquels elle s'était montrée, à l'âge de neuf ans, au petit Alighieri. L'allusion à la Vita nuoi^a semble aussi indiscutable que l'allusion à la Pierre : « Celui-ci fut virtuellement tel dans son adolescence (nella sua vita nuova) que toutes les vertus se seraient admirablement manifestées en lui^ car je le soutins quelque temps avec mon visage ; lui montrant mes jeunes yeux, je le menais dans la voie droite. Sitôt que je fus au seuil de mon second âge et que je changeai d'existence, il s'arracha à moi pour se donner à d'autres. Alors que de la chair je m'étais élevée à l'esprit et que ma force et ma beauté avaient crû... »
Arrêtons-nous un instant. Ceci rappelle les termes dans lesquels la Vita nuova (ch. Çuantunque wolte) exprime la mort de Béatrice : « sa beauté, nous quittant, est devenue une grande beauté spirituelle qui répand à travers le ciel une lumière d'amour qui salue les anges et émerveille, tant elle est noble, leur haut et subtil esprit ».
Reprenons le texte du Purgatoire. « Alors que de la chair je m'étais élevée à l'esprit et que ma force et ma beauté avaient crû, je lui fus moins chère et moins agréable ; et il ne me servit de rien d'obtenir pour lui des inspirations dans lesquelles je le rappelai, en songe et autrement » (Pw?'g.,XXX, 132). Ne serait-ce point la vision du paragraphe 39 de la Vita Nuova ? A vrai dire, par cette vision, Béatrice avait regagné le cœur de Dante ; et ici, au contraire, elle dit que son intervention demeura vaine. Mais supposons que l'effet de la vision du paragraphe 39 ait été très passager, que Dante, après être pieusement revenu à Béatrice, l'ait oubliée pour de nouvelles amours, et les deux récits se trouveront à peu près d'accord. En réalité, les choses se passèrent de la sorte, puisque, après la Donna gentile, Dante s'est épris de la Pargoletta, de
1. En fait, à prendre le contexte au pied de la lettre, Dante ne peut comprendre cette allusion, car il vient de boire au Léthé et a perdu le souvenir de ses fautes. C'est un des cas, moins rares qu'on ne pense, où le poète s'embrouille au milieu de ses symboles. En tout cas, nous ne croyons pas qu'on puisse contester qu'ici Dante fasse allusion à la Pierre : le rapprochement de ce passage avec la chanson lo son venulo est trop frappant.