DIVERGENCES ENTRE LA « VITA NUOVA )) ET LE « CONVIVIO
la Pierre et de tant d'autres, sans doute, qui n'ont pas laissé de traces dans son œuvre.
§ 7. Divergences entre la Vita nuova, le Convivio, le chant II de /'Enfer, le chant XXX du Purgatoire.
Si dans ce passage du Purgatoire il y a, comme nous le croyons, une allusion à la Donna gentile, Dante donne ici de son amour une version un peu différente de celle de la Vita nuoi^a.
D'après celle-ci, Dante reste fidèle à Béatrice plus d'une année après sa mort, son égarement ne dure que quelques jours, alquanti di et Béatrice en triomphe aisément par une seule apparition (§ 39).
D'après la Comédie, Dante oublie Béatrice aussitôt qu'elle meurt {Purg.j XXX, 124), « dès que son visage se cacha ». Elle n'envoie pas à Dante une vision, mais plusieurs (XXX, 133), et aucune n'obtient d'effet, ou au moins elle garde le silence sur le triomphe que, d'après la Vita nuova, elle a remporté ; si éphémère qu'on puisse imaginer ce succès, il est étonnant que Béatrice néglige de le rappeler.
En regardant les choses d'un peu haut, les deux récits ne sont pas tout à fait inconciliables. Béatrice fait allusion à la Donna gentile, comme à la Pargoletta, comme à la Pierre, d'une façon très rapide. L'infidélité de Dante fut continuelle ; depuis la mort de Béatrice, il a couru d'amours en amours. Que le souvenir de Béatrice, de temps à autre, soit venu dominer son cœur ; que, par exemple, il en ait chassé la Donna gentile, qu'importe, puisque tant d'autres l'ont remplacée ? Monna Bice a marché de défaite en défaite, et comme elle tient à humilier son amant, à éveiller en lui le remords, elle ne lui rappelle que ses erreurs et non les rares moments où il s'es^ si inutilement repenti.
Quand un poète raconte ses amours, il n'écrit point un traité d'histoire et il déforme la réalité au gré de sa fantaisie ; ce passage du Purgatoire ne s'accorde bien ni avec la Vita nuova, ni avec le chant II de VEnfer. D'après le chant XXX du Purgatoire, Béatrice, une fois morte, continue de surveiller Dante, et, comme tout reste inutile, elle se décide à lui faire visiter l'outre-tombe. Au contraire, d'après le chant II de VEnfer, elle semble apprendre par hasard, tout d'un coup, le danger de Dante {Inf. , II, 65-66). Lucie, sur l'ordre d'une dame anonyme (peut-être Marie, peut-être la Miséricorde divine, peut-être la Grâce), vient trouver Béatrice tranquillement assise en compagnie de Rachel pour lui annoncer le péril que court son fidèle ; elle lui en parle comme si Béatrice n'en soupçonnait rien. «Pourquoi ne secours-tu pas celui qui t'aima tant que, pour toi, il sortit de la foule vuloraire ?
NVntends-tu pas la détrosse de ses pleurs ? Ne vois-tu pas la mort qui le combat ? )^ A ces mots, Béatrice, comme si elle eût jusque-là complètement ignoré la situation de son ami, vole à son aide : « il n'y eut jamais au monde personne d'aussi empressé à saisir son avantage et à fuir son dommage que moi, quand j'eus entendu ces paroles. De mon siège de bienheureuse, je descendis dans l'enfer, etc. »
Ne faisons pas grief à un poète de ces petites divergences. Avant sa descente dans les Limbes, Béatrice, d'après le chant II, ne s'occupe pas de Dante ; en revanche, d'après le paragraphe 39 de la Vita nuova, elle réussit, au moyen d'une vision, à évincer la Donna gentile. D'après le Convwio^ c'est la Donna gentile qui l'évincé. D'après le chant XXX du Purgatoire^ elle n'a cessé de surveiller son amant et de le pousser dans ses voies, mais en vain, et toutes les visions qu'elle lui a envoyées ont échoué. N'est-ce point confirmer le récit du Corn^wio ? Alors, pour pleinement comprendre le chant XXX, il faudrait nous reporter au Convwio. Il faudrait, comme certains critiques, nous demander si ce qui irrite tant Béatrice contre son fidèle, c'est qu'il ait abandonné, pour une philosophie trop humaine, l'étude des choses sacrées.
Mais nous avons vu que rien n'est plus sacré que la Philosophie du Convivio, sœur de Dieu et Verbe. Et puis, le Convivio est en désaccord avec le chant XXX du Purgatoire ; suivant celui-ci, c'est tout de suite après la mort de la jeune Florentine, « aussitôt que son visage se fut caché » {Purg., XXXI, 36 ; cf. XXX, 124), que Dante s'égara dans les sentiers des hommes, abandonnant la voie du ciel ; d'après le Convivio, il resta fidèle à Béatrice l'espace de deux révolutions de Vénus, plus d'un an. Ce que la glorieuse dame reproche à son amant, ce n'est pas la science ; ce sont les Sirènes, les trois Bêtes, l'appétit des biens terrestres. Dans la Comédie^ Dante fait totale abstraction de ce qu'il a dit dans le Corn^ivio sur Béatrice et la Donna gentile, il le tient pour nul et non avenu. Car ce traité, dans ses détails comme dans son inspiration générale, est aussi inconciliable avec la Comédie qu'avec la Vita nuowa ; il les contredit l'une et l'autre ; il est un hors-d'œuvre dans la carrière littéraire de l'Alighieri. D'assez bonne heure, Dante avait imaginé le système d'un amour absorbant, grandiose, auquel il aurait consacré sa vie depuis l'âge de neuf ans et dans lequel, sous le nom d'une seule et même femme, seraient venues s'abriter, dans une mystique confusion, ses passions allégoriques. Il voulait, annonce le dernier paragraphe de la Vita nuova, dire de Béatrice ce qui n'a été dit d'aucune autre. Mais, détourné par les difficultés de l'exécution, Dante avait abandonné ce plan et sacrifié Béatrice dans le Conwivio. Peu satisfait de l'aridité de cette seconde œuvre, ou plutôt poussé par
son instinct de poète, il revint à son ancienne conception d*un vaste amour qui, de près ou de loin, consciemment ou non, aurait exercé sur sa vie une influence décisive et fini, après bien des vicissitudes, par tout dominer en lui. Donc, toutes les fois que, dans la Comédie, il met Béatrice en scène, il ne peut que passer le Con^wio sous silence ou le démentir.
§ 8. La faute de Dante nest point d'avoir préféré la Philosophie
à la Théologie.
Il l'a passé sous silence. Des critiques se sont imaginé qu'il le démentait, et il faut reconnaître que certains des termes employés par l'auteur semblent, à première vue, leur donner raison.
D'après eux, le grand péché de Dante envers Béatrice, Science sacrée, ce serait de lui avoir préféré la Philosophie humaine ^. Cette accusation serait formulée par Béatrice dans une seconde série de reproches {Purg., XXXIII, 80 et suiv.),
Mais Dante vient de passer le Léthé ; il a, par conséquent, perdu tout souvenir de ses fautes et le moment serait vraiment mal choisi pour lui lancer à la tête une aussi grave accusation, soigneusement tue jusqu'alors ^.
D'ailleurs, il suffît de reprendre, à partir du vers 22, le texte du chant XXXIII pour voir que Béatrice n'articule pas de nouveaux griefs. Elle se borne à faire constater à Dante que les fautes qu'elle lui a déjà reprochées ont eu, entre autres conséquences funestes, celle de le rendre inintelligent. Elle vient de rendre des oracles politiques ^. mais il ne les comprend pas parce que(( les vains pensers » *, les vanités de ce monde ont obscurci son intelligence au point que la lumineuse parole de Béatrice l'aveugle. Or il est important « pour le bien du monde qui vit mal » (XXXII, 101) que Dante rapporte aux hommes ce qu'il a entendu {Purg., XXXIII, 53, et XXXII, 103). C'est pour-
1. Quelques-uns, arguant des spéculations de Dante sur la première matière {Conv.y IV, 1), l'ont même accusé d'hérésie ; mais ces spéculations n'ont rien d'hétérodoxe : cf. Cipolla, Giorn. star. lett. ilal., VIII, 83 et Scrocca, // peccato di Dante, 33 et suiv.
2. On peut admettre, pour une simple allusion telle que le vers Tinta di pietra ed in petralo tinto, que le poète ne tienne pas compte du passage du Léthé ; mais il est beaucoup plus dinicile de le croire pour une chose aussi importante que ce nouveau reproche de Béatrice.
3. Et non théologiques. Ce n'est donc pas au point de vue de l'orthodoxie que Béatrice se place lorsqu'elle reproche à Dante d'être incapable de la comprendre.
4. On a allégué que la philosophie, ayant à s'occuper de choses terrestres, pouvait être comprise dans ces «vains pensers». Mais Dante dit, Conu., III, 14: «Non seulement la philosophie, mais les pensées amies de la philosophie sont dégagées des choses basses et terrestres. »
quoi la dame veut qu'il leur répète, sinon ses prophéties, au moins ce qu'il aura pu en comprendre. Mais comment, demande Dante, ne vous exprimez-vous pas en termes que je puisse saisir ?
Et c'est dans la réponse de Béatrice que gît la difficulté. Je ne le fais pas, dit-elle {Purg., XXXIII, 85), «pour que tu connaisses enfm cette école (scuola) que tu as suivie et que tu discernes comment sa doctrine est impuissante à suivre mes paroles ; pour que tu t'aperçoives que votre voie s'écarte de la voie divine autant qu'est éloigné de la terre le ciel qui tourne le plus vite ^ ».
Dante se serait donc inscrit dans une mauvaise école, il se serait pénétré d'une mauvaise doctrine ; et justement, dans le sonnet Parole mie, il accuse la philosophie de l'avoir fait errer ; il l'appelle donna in oui errai, la dame en qui j'ai erré.
Mais aucun de ces mots, scuola, dottrina, errai, n'a le sens qu'on est tenté de leur attribuer.
Donna in oui errai doit se traduire par dame qui m'a tourmenté ; error, chez les troubadours et les stilnuovistes, signifie souvent douleur d'amour.
Scuola signifie troupe, bande, compagnie. C'est ainsi que Dante appelle scuola del sigtior delV altissimo canto le groupe qui entoure Homère et où figurent Horace et Ovide ; scuola, c'est encore le groupe de saint Pierre, de saint Jean et de saint Jacques, assistant à la transfiguration {Purg., XXXII, 79).
La bande qu'a suivie Dante, ce sont les hommes attachés aux intérêts matériels. «0 application insensée des mortels {Par., XI, 1 et suiv.) ; comme ils sont défectueux, les syllogismes (rapprochez ce mot du dottrina de notre passage) qui te font plier les ailes à terre ! L'un s'en va à la poursuite du droit, l'autre à la poursuite de la médecine, un autre à celle du sacerdoce. Il y en a qui régnent par la force et par les sophismes, d'autres qui volent, d'autres qui s'occcupent aux affaires publiques et d'autres se vautrent dans les délices de la chair, et d'autres dans la paresse — et moi, dégagé de toutes ces choses, j'étais, en compagnie de Béatrice, glorieusement accueilli dans le ciel. »
Voilà les hommes que suivait Dante, alors qu'il s'était éloigné de Béatrice ; voilà la compagnie {scuola) qu'il lui faut quitter, maintenant qu'il veut suivre Béatrice. Ce sont les gens qui mettent leur amour, non dans l'espérance du ciel, mais dans les biens de la terre. Parce qu'il a vécu en leur société et mené avec eux cette vie très basse, son intelligence s'est fermée aux enseignements de Béatrice. C'est
1. Le premier mobile, qui, à partir de la terre, est le dernier des neuf cieux.