LA ÏENSON DE DANTE ET DE FORESE
parce qu'il a écouté leurs « syllogismes », leur « doctrine », la doctrine de Tépicurien avisé qui cultive ses jours sans souci de l'au-delà, que Dante ne peut pas comprendre l'enseignement de son guide céleste. Cette doctrine, c'est simplement le produit de l'intelligence et de l'expérience humaines, la fausse sagesse d'ici-bas. Ce n'est même pas la sagesse de Virgile qui, malgré qu'il fût païen, a élevé Dante jusqu'à Béatrice. Ce n'est même pas cette « vue courte d'un empan» {Par., XIX, 79) que l'aigle mystique reproche aux hommes. Elle n'est pas seulement courte, elle est fausse. Les yeux troublés par la concupiscence ne voient pas juste. Les regards de Dante viennent de métamorphoser en Vénus la monstrueuse femmina balba. Comment pourraient-ils affronter la lumière divine ?
La Comédie ne condamne pas la philosophie antique, puisque Aristote y est « le maître de ceux qui savent » ; elle ne condamne pas la philosophie moderne, puisqu'elle place en paradis un docteur bien suspect, Siger de Brabant.
Elle ne condamne pas la science, puisqu'elle étale dans ses vers une encyclopédie de notions géographiques, physiques et astronomiques ; elle ne condamne pas la sagesse humaine, puisque c'est Béatrice elle-même qui l'envoie, sous le nom de Virgile, au secours de Dante et que, lorsqu'il sort de ses mains, son jugement est « libre, droit et sain » et il est sacré « roi de lui-même ». Ce que condamne la Comédie, c'est l'amour des bieÀs d'ici-bas.
§ 9. La tenson de Dante et de Forese.
Les reproches de Béatrice ne sont pas injustes. Il semble bien qu'à certains moments le poète ait mené une existence indigne de lui. Il a fréquenté de méchantes gens [noiosa gente, sonn. deCavalcanti / i^egno il giorno). Et si, dans sa querelle avec Forese, il l'emporta sur son adversaire, c'est par sa science de l'injure. Les sonnets de cette tenson sont fort obscurs ^, mais pas assez pour qu'on se méprenne sur les sentiments du grand Alighieri; leur lecture cause une impression assez pénible. Dans cet homérique échange de grossièretés, c'est lui qui verse le fiel avec le plus d'art et qui remue le plus vigoureusement la boue. Forese accuse Dante d'être un lâche, d'avoir pour père un homme mal famé et de tirer le diable par la queue ; Dante traite Forese de voleur, de glouton et de bâtard ; les deux combattants
1. Sur cette tenson, cf. Torraca, Latenzonedi Danle con Forese; DelLiingo, Cronaca di Dino Compagni, II, 612 ; d'Ovidio, Sliidi, 218 ; Bull. Soc. dant., XI, 13 et suiv., 303-304.
Le texte des sonnets est donné par Del Lungo, Danle nci tempi di Dante.
seraient quittes, mais le grand poète écrase son adversaire par la violence de ses vers empoisonnés.
Certes, quand il était aux prises avec Forese, Dante n'aurait pas osé affirmer, comme dans le Convwio (II, 16), que son âme était « une âme affranchie des misères et des vils plaisirs, des mœurs vulgaires )>. Plus tard, au Purgatoire, quand il retrouve ce mort face à face, il lui dit : (( Si tu te rappelles comment je fus avec toi et comment tu fus avec moi, ce souvenir sera pénible encore aujourd'hui » (XXIII, 117). Et il ajoute : « A cette existence m'arracha celui qui marche devant moi (Virgile, la Sagesse). » Dante ne se fait donc pas illusion sur la honte de l'existence qu'il mena à cette époque.
§ 10. Pourquoi Dante, qui, au cours de sofi i>oyage, na pas expié ses péchés envers Dieu, est-il tenu cC expier ses péchés em^ers Béatrice.
Maintenant, il est lavé de ces souillures. Virgile l'a « couronné roi de lui-même », l'Ange a effacé de son front les sept P. Pourquoi donc Béatrice le soumet-elle à une expiation ? Pur devant Dieu, il ne le serait pas aux yeux de son amante ? trait curieux et admirable du caractère féminin !
Ses péchés envers Dieu, Dante les expiera sur terre, quand il y sera revenu, et, après sa mort, en Purgatoire ^ ; mais, au cours de son voyage, il n'a eu à subir aucune pénitence. Il visite impunément les deux corniches de l'orgueil et de l'envie, bien qu'il se reconnaisse coupable de ces deux vices (Purg., XIII, 132-138) ; s'il est obligé de passer à travers les flammes des luxurieux, c'est parce qu'elles ceignent l'Éden d'un rempart ininterrompu et qu'il faut bien les franchir pour pénétrer dans ce séjour enchanté 2. Dante a parcouru l'enfer ; il a médité sur l'horreur des crimes et des châtiments ; il a appris, en gravissant le Purgatoire, comment l'âme se débarrasse du péché ; il sait, sa cécité spirituelle est guérie ; les purifications symboliques auxquelles il a été soumis ne signifient pas autre chose ; avant d'aborder les anges, avant d'affronter Dieu, il faut dissiper les ténèbres de la chair. C'est pour cela que Caton ordonne à Virgile de laver le visage de Dante [Purg., I, 95) et que les anges, à mesure qu'il s'élève de corniche en corniche, enlèvent les P [peccati) de son front ; quand le dernier P a disparu, le poète antique sacre son disciple roi de lui-
1. Purg. y XXXII, 100 : qui sarai lu poco lempo silvans, et Pury., XIII, 133-138.
2. De même, ce sont les conditions topographiques de l'enfer et non des motifs de pénitence qui infligent à Dante, pendant la traversée des cercles, les tourments de la fumée et de la puanteur. Il les subit, comme il subit l'obscurité de ces lieux maudits, pour mieux en dépeindre l'horreur.
POURQUOI DANTE EST-IL TENU d'exPIER 777
môme. Il ne lui reste plus qu'à recevoir le baptême du Léthc et de l'Eunoé, qui ôte la mémoire des fautes et ravive le souvenir des bonnes actions. L'effet de cette sorte de sacrement est limité au voyage outretombe ; retourné ici-bas, Dante se rappellera son mauvais passé, puisque, de son propre aveu, c'est ici-bas qu'il doit l'exjjier; et il ne jouira plus, évidemment, de cette infaillibilité morale dont Virgile l'a revêtu pour un temps ^.
Il est certain que, pendant son voyage, Dante n'a pas expié ses péchés envers Dieu et qu'il n'y était point tenu en cette occasion, puisqu'il doit revenir sur terre, où il aura des années entières pour en faire pénitence. Sa course à travers les trois royaumes a un autre but : il faut qu'il çoie, pour son propre salut et pour celui de l'humanité, car il doit rapporter parmi nous les enseignements qu'il a reçus làhaut, « pour le bien des gens qui vivent mal », in pro del mondo che mal vive. Il ne fait que traverser l'Empyrée, il ne participe pas au bonheur des élus, il n'est donc pas nécessaire qu'il soit digne d'y goûter, il suffit qu'il l'entrevoie.
Mais, à l'égard de Béatrice, il n'en est pas de même. Pour la première fois, il va posséder sa maîtresse ; je parle en esprit. Jadis, dans les moments les plus fortunés, il devait se contenter qu'elle le saluât. Et maintenant, par amour pour lui, non seulement elle pleure et descend dans le Limbe ; non seulement elle obtient de la Providence cette grâce insigne, ce prodigieux miracle, qu'il parcoure l'enfer, le purgatoire et le paradis ; c'est elle qui, au ciel, se fait sa compagne et son guide et ne le quitte que pour le confier à saint Bernard. Dante va jouir d'un bonheur inouï, le continuel contact spirituel de la dame qui émerveille les anges et Dieu lui-même. Il ne fait qu'efïleurer les gloire du Seigneur ; c'est seulement après sa mort qu'il en appréciera la plénitude ; au contraire, il se rassasie de la présence de Béatrice, plus qu'il ne pourra le faire quand il sera au rang des élus, car, pour se consacrer momentanément à lui, elle est détournée de sa spéculation éternelle. C'est à cet instant-là, et non dans un lointain avenir, que Dante doit être digne de Béatrice. C'est pourquoi il est naturel que, n'ayant point expié envers Dieu, il expie envers elle ; il est juste qu'il soit humilié, semonce et que les larmes du repentir lavent ses fautes passées ^.