CHAPITRE PREMIER LA CHEVALERIE
§ 1. Caractère uniquement militaire de la chevalerie primitive (5). — § 2. Le:; devoirs du chevalier, l'honneur (7). — § 3. La chevalerie romanesque (8). — § 4. Les joies du carnage (9). — § 5. Sensibilité des héros ; leurs larma* (11). — § 6. La chevalerie et l'amour; différence entre le Nord et le Midi de la France (13). — § 7. Caractère spécial de l'amour chevaleresque ; ses lois (14). — § 8. La chevalerie et la religion (15). — § 9. Les impies (20). — § 10. Les qualités et les vertus chevaleresques ; la mesure ; l'instruction des hautes classes (22). — § 11. Portraits de chevaliers (26). — § 12. La noblesse consiste dans le mérite plus que dans la naissance (29), — § 13. Les bourgcois-gentilshommes'du Midi (30).
§ 1. Caractère uniquement militaire de la chevalerie primitive.
On s'imagine volontiers le chevalier comme un pieux, galant et magnifique seigneur. Sans doute, aux temps féodaux, se construisit peu à peu l'idéal mondain d'amour, de religion et de libéralité dont s'inspirèrent si longtemps les mœurs de la société européenne ; mais, parmi les chevaliers, beaucoup méprisèrent les femmes, vécurent chichement, faute de deniers ^, et moururent dans l'impénitence finale. Tous, en revanche, portèrent les armes. Le chevalier est le
1. Les chevaliers étaient tenus à l'aumône envers les pauvres, c'est-à-dire envers les chevaliers pauvres. C'est dans le même esprit qu'il faut comprendre ce passage de Giraride Viane, édit.Tarbé, p. 19 : « Quand il rencontre un pauvre homme étranger, tout noble homme doit l'accompagner, pour qu'on ne le blesse ni ne le touche, car tel est pauvre, qui a le cœur fier. » Bien des chevaliers vivaient à la solde des hauts barons, parqués dans des casernes où on leur servait un ordinaire des plus grossiers, de peur de les amollir. D'autres gagnaient leur pain dans les tournois : « Un chevalier, très fort aux armes, semait ses blés en veste de bure et grands souliers ; des chevahers qui allaient en tournoi le virent, en passant sur la route, et se moquèrent de lui. Le lendemain, il alla au tournoi et gagna tous les chevaux des railleurs ; de retour sur sa terre, il les harnacha pour le labour et se remit au travail. Les chevaliers vaincus, repassant sur la route, les reconnurent, lui et les chevaux, et lui demandèrent son nom. Il leur avoua qu'il n'avait que de petits revenus, de sorte qu'il était hors d'état de fréquenter les tournois au loin, mais que pour ceux qui avaient lieu dans le voisinage, il y allait volontiers. 11 les conduisit à sa maison, les y reçut de son mieux, et leur conseilla de ne plus rire des pauvres chevaliers. » ^Langlois, la Vie en France au moyen âge d'après les moralistes, p. 127-128, note).
6 l'amour et la femme en occitanie
combattant à cheval ; les chroniques latines ne l'appellent jamais que miles, soldat. Il est le soldat par excellence ^, l'expression la plus élevée de l'état militaire, le représentant des hautes classes qui, descendant des conquérants barbares, ont gardé leur âme belliqueuse et régnent, en armes, sur les populations soumises par la force.
La cérémonie qui lui confère son rang est, à l'origine, d'ordre purement guerrier et le restera longtemps. Elle est une particularité des mœurs germaines. Lorsque l'adolescent arrivait à l'âge d'homme, son père lui remettait solennellement les armes dont il allait désormais se servir. Si, au lieu du père, une autre personne accomplissait cette formalité, elle acquérait sur le nouveau soldat les droits de père adoptif. Cette personne, lorsque la féodalité se constitua, fut presque toujours le suzerain, qui renforçait ainsi son pouvoir de l'autorité du parrain. Tel était « l'adoubement » du chevalier. La remise des armes ^^accompagnait parfois de quelque précepte, tel que : sois preux ou : sois fidèle et d'un violent coup de poing {colée, plus tard accolade) destiné à imprimer dans la mémoire du néophyte le souvenir et le respect du parrain. Mais ces détails n'étaient point essentiels et l'adoubement de Geoffroy Plantagenet par le roi d'Angleterre ^ consiste encore, en 1129, en la simple remise des armes. Ni recommandations, ni colée. Il en est de même dans quelques chansons de geste, Aubri le Bourgoing, Ogier de Danemark, Raoul de Cambrai, Godefroi de Bouillon.
Le chevalier est donc un soldat, mais, chose bizarre, ce soldat ne touche point de solde et ne fait partie d'aucune armée, sauf les quarante jours dus à son suzerain ^ ; encore pouvait-il, dan* les pays d'Oc, s'en affranchir par une contribution pécuniaire. Il exerce son métier comme il lui plaît ; aussi serait-il le plus redoutable des brigands, le brigand régulier, sans les traditions auxquelles il obéit.
§ 2. Les deçoirs du chevalier ; V honneur.
La première de ses obligations est de conserver en son cœur les qualités morales qui sont nécessaires aux membres d'une élite pour que sa domination dure. Il doit fidélité à celui qui lui a remis les armes et qui, à l'origine, fut presque toujours le père ou le suzerain;
1. Voici, par exemple, un texte où le terme de chevalier est pris exclusivement dans le sens de soldat : « L'Archevêque est un très bon chevalier ; il n'en est pas de meilleur sous le ciel; il sait très bien se servir de la lance et de l'épieu » [Chanson de Roland, vers 1673 et suiv.).
2. Hist.GeofJredi Planlagenislœ, dans Chroniques d'Anjou, publiées par la Société de l'histoire de France, p. 233 et suiv.
3. Et sauf le cas où le chevalier reste volontairement au service du suzerain.
LES DEVOIRS DU CHEVALIER ; L HONNEI5JR P
les devGÎTS de cette sorte remplacent le dévouement à la cité, base de l'héroïsme antique. Ces liens artificiels sont plus forts que ceux du sang ; le vassal immolera, s'il le faut, sa propre personne et celle de ses enfants. Pour sauver le fils du suzerain, Renier et Erembourc livrent le leur et assistent en pleurant à son massacre^. Cette tragique abnéo-ation, dit Paul Mever ^ est « un des lieux communs de la littérature féodale ».
Le chevalier doit être brave, non pas seulement pour gagner des terres, du butin ou de la gloire, mais pour son contentement personnel, pour élever son cœur, jouir de la satisfaction de se sentir supérieur et imposer aux autres l'estime et le respect. La prouesse chevaleresque a sa fin en soi, ce qui la distingue essentiellement de la bravoure du Spartiate ou du Romain. Prodigieux orgueil, particulier aux Barbares qui lançaient des flèches contre le ciel et marchaient nus vers les légionnaires bardés de fer. Enivré par lebouillonnement de sa sève intérieure, l'indiviidu isolé se persuade qu'il peut lutter contre les dieux et dominer les éléments ; il se sent au-dessus de l'univiers. C'est pourquoi il refuse les avantages que le sort lui offre contre son ennemi ; il ne lui plaît point de le surprendre, ni de le combattre à deux contre un, ni d'employer des armes meilleures que les siennes. Les règles de la chevalerie sont le contraire de l'art de la guerre ; elles sxi)nt V honneur, sans lequel il n'est pas permis de vivre. Après avoir refusé, par fol orgueil, de sonner du cor pour appeler l'armée à son secours, Roland s'y résout lorsqu'il se vo-it perdu ^ «Ce serait grand'honte, dit Olivier, tous vos parentsen rougiraient et ils garderaient ce déshonneur toute leur vie. Quand je vous l'ai conseillé, vous n'en voulûtes rien, faire, et maintenant je ne vous approuverais pas. Si vous sonnez du cor, ce n'est pas d'un brave. » Mieux vaut la mort que la honte ^. « Une heure de honte efface quarante ans d'honneur ^ » ; « la vie sans la valeur, c'est moins que la mort ^ » ; « la mort de l'honneur est plus à redouter que la mort du corps... les preux et les sages ne peuvent vivre que pour la joie et l'honneur... il vaut mieux mourir jeune que vieillir dans la honte ^ ». (( Nous verrons mettre en pièces maint écuyer, tuer maints chevaux, blesser maints chevaliers et, si nul n'en revient, je n'en