‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 402 sur 440 · ASPECTS SUCCESSIFS DE LA FIGURE DE BEATRICE · texte numérisé non relu

ASPECTS SUCCESSIFS DE LA FIGURE DE BEATRICE

nuoi^a en font le type de la Dame-ange ; la prose de cet ouvrage renforce d'hyperboles ses caractères mystiques et le dernier paragraphe annonce qu'elle va subir, dans l'esprit de Dante, une nouvelle métamorphose qui sera inouïe. Elle s'accomplit, d'une façon dissimulée et presque malgré le poète, dans le Convwio, où la Philosophie, en dépit des solennelles affirmations de Dante, est une forme de Béatrice, la plus sublime de toutes, le Verbe lui-même ; et elle éclate enfin à la pleine lumière de la Comédie, moins haute mais parée d'un éclat immortel.

Dans le divin poème, Béatrice est tantôt la Florentine que Dante aima, tantôt une simple âme élue comme toutes celles qu'il rencontre à travers les sphères ; tantôt elle figure la Science sacrée ; ces rôles divers s'opposent parfois ou se contredisent. Des critiques regrettent qu'au charme de la femme elle joigne l'aridité du symbole, et la plupart des lecteurs modernes partagent cet avis. Ce n'est pas seulement rapetisser, c'est méconnaître la pensée de Dante ; c'est transformer en œuvre frivole le monument qu'il érigea à l'austérité de sa propre âme, détachée par l'exil des liens de la société et de la famille, mais déchirée encore par toutes les passions et cherchant la paix, la paix absolue, infinie, dans l'étude et la contemplation de Dieu. Or l'homme, dans cette voie, ne peut marcher seul ; il lui faut un guide. « La béatitude de l'homme consiste dans la vision surnaturelle de Dieu, à laquelle il ne peut arriver qu'autant qu'il est instruit par Dieu » [S. th., IPII®, qu. II, art. 3). Cette révélation, cette science divine, nécessaires à Dante pour parvenir à son but, il les a incarnées dans Béatrice.

Elle avait d'abord été une dame-ange qui ne gardait presque rien des apparences terrestres. D'un être irréel à un symbole, il n'y a qu'un pas, et les derniers mots de la Vita nuova montrent qu'il sera franchi. Par la contagieuse puissance de sa pureté et de sa charité, Béatrice avait tourné vers le ciel le cœur du jeune Alighieri. Elle est morte et voici maintenant qu'elle va régner sur son esprit, pour le conduire, comme son cœur, vers le trône de Dieu. Son influence morale devient une domination intellectuelle, car la béatitude à laquelle elle conduit, en vertu de la fonction que lui attribue son nom^, est un acte de l'entendement. La béatitude est « la parfaite connaissance de Dieu », « le bien parfait de la nature intellectuelle », « le souverain bien de l'intelligence » ; « la béatitude de toute créature intellectuelle consiste dans l'acte de l'entendement - ». Il est donc juste et naturel

1. Béatrice signifie : qui confère la béatitude, qui rend heureux.

2. S. th., I, qu. I, art. 4 ; I, qu. xxvi, art. 1, ad 1, et art. 2.

(]ue la Dame-ange devienne la Science divine. Pour gagner le royaume du ciel, avant d'ouvrir l'esprit, il faut purifier le cœur ^ ; c'est pour cela que la Béatrice de la Vita nuoi^a, celle qui est « destructrice de tous les vices et reine des vertus», précède la Béatrice delà Comédie, qui est le u reflet de la vivante lumière éternelle ».

§ 2. Rôles respectifs de Béatrice et de Virgile.

Dante ne pouvait se passer d'elle pour marcher vers Dieu ; mais elle lui suffisait, et pourquoi, dès lors, s'est-il muni d'un second guide, Virgile ? Qu'on ne pense pas qu'il n'était pas permis à une habitante des cieux de mener le Toscan à travers l'enfer ; Béatrice dit ellemême le contraire -. Outre l'avantage de varier une œuvre où la monotonie n'était pas le moindre des écueils à redouter, il plaisait au poète, dont les contemporains n'appréciaient pas tout le génie, de se faire montrer la voie par im autre poète, le plus fameux après Homère, de se couvrir de son autorité et de se proclamer, bien à tort, le fidèle disciple de celui qui avait exalté les gloires de l'Empire et fait pénétrer Enée aux Enfers. Et surtout, grâce à ces deux guides, dont l'un, Virgile, la sagesse humaine, disparaît au moment où survient l'autre, Béatrice, la science divine, il exprimait cette idée que la raison suffit à nous éclairer, à nous affranchir des passions, à nous rendre libres et maîtres de nous-mêmes, mais qu'elle est impuissante à nous conduire au bonheur éternel. Virgile s'arrête au seuil du paradis terrestre, au

1. s. th.. Il» II»', qu. VIII, art. 7 : « Il y a deux sortes de pureté, l'une qui prépare et dispose à la vision de Dieu et qui consiste à purifier la volonté de toutes les affections désordonnées. Cette pureté est l'effet des vertus qui appartiennent à la puissance appétitive. L'autre est, en quelque sorte, le complément de celle-là ; elle consiste à purger l'entendement de toute imagination fausse et de toute erreur, de manière que ce qu'on se propose sur Dieu on ne le reçoive pas sous la forme des images corporelles ni d'après les idées fausses que s'en font les hérétiques. Cette seconde espèce de pureté est produite par le don d'intelligence. » C'est pourquoi, d'après saint Thomas, la parole du Christ Bcati mundo corde répond au don d'intelligence.

2. Vosira miseria non mi lange. Béatrice, en ces mots, n'exprime point une rigueur et un mépris des damnés que la théologie admet chez les élus (« les justes se réjouiront des tourments des damnés, non considérés en eux-mêmes, mais parce qu'ils y contempleront la justice divine et leur affranchissement de ces maux ». S. f/i.,Suppl., qu. xci v, art. 3), mais qui seraient messéants en ce passage où Béatrice cherche à flatter Virgile. — Elle répond simplement à la question de celui-ci : Comment se fait-il que toi, bienheureuse, tu n'aies pas craint de descendre dans ce séjour de douleur? (/n/.,II, 82 et suiv.). « On ne doit craindre, explique-t-elle au Latin à jamais perdu, que les choses qui peuvent faire du mal; on n'a rien à redouter des autres. Or, Dieu, dans sa bonté, a bien voulu me faire telle que je ne puisse être atteinte {non mi lange) par les fléaux {miseria) qui sévissent en enfer ; ses flammes ne peuvent s'attaquer à moi. » Elle ne les craint donc pas et c'est pour cela qu'elle n'a pas balancé à venir trouver Virgile ; elle eût pu, aussi bien, guider Dante à travers les cercles.

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