LA BEAUTÉ DE BEATRICE AUGMENTE DE SPHERE EN SPHERE
Béatrice, toujours absorbée dans la vue du soleil, et il se sent, grâce à elle, élevé au-dessus de la condition bumaine [trasumanar, I, 70). Il monte à travers les cieux aussi rapide que la foudre (I, 92), car il retourne à son pays natal (I, 93 et 136-141) ; c'est la lumière del'amour divin, aperçue dans les yeux de Béatrice, qui le soulève ainsi (I, 75 ; XVII, 113). La dame explique à Dante ce qui vient de se passer en lui et puis ramène ses regards sur le ciel (I, 142), car son office, auquel elle a fait trêve en faveur de son amant, est de considérer Dieu ; après avoir accompli, en compagnie du pécheur repenti, le long voyage de la Doctrine à travers les espaces divins, après l'avoir éclairé d'un dernier regard et d'un dernier sourire, elle reprendra sa tâche ; « elle se tourna vers la Fontaine éternelle » {Par., XXXI, 93).
§ 7. La beauté de Béatrice augmente de sphère en sphère.
Pendant ce vol à travers les cieux spirituels, à mesure que Béatrice s'élevait de sphère en sphère, sa beauté ne cessait de croître jusqu'à devenir un foudroyant éclat que les yeux ne peuvent supporter. Il fallait bien qu'il en fût ainsi. La beauté de la théologie, c'est l'étendue et la profondeur de ses enseignements. Plus les sujets qu'elle traite s'éloignent de la terre, plus elle participe aux modes de la Divinité qu'elle révèle, plus elle paraît belle aux yeux de ses amants. Dès le second ciel, celui de Mercure, Dante voit sa dame « si joyeuse que la planète en jeta plus de feux. Et si l'étoile changea et rit, que devins- je, etc. » (V, 94-99). Elle ne cesse d'embellir en montant successivement aux cieux de Vénus, du Soleil, de Mars, de Jupiter (VIII, 13-15; X, 37 et suiv. ; XIV, 79-84 ; XVIII, 61).
En arrivant au septième ciel, celui de Saturne, elle est obligée de tempérer elle-même l'éblouissement de sa splendeur, qui se manifeste allégoriquement par son rire. « Elle ne riait pas. Mais si je riais, ditelle, tu deviendrais comme Sémélé, lorsqu'elle fut réduite en cendres. Tu as vu que, plus je montais sur les gradins du Palais éternel, plus s'enflammait ma beauté. Si elle ne modérait pas sa splendeur, ta faiblesse de mortel serait, devant ce flamboiement* comme les branchages fracassés par le tonnerre ))'{Par., XXI, 1 et suiv.).
Car ce ciel est celui de la contemplation, dernier terme où l'homme puisse parvenir dans la connaissance de Dieu et qui se rapproche de la spéculation des anges. Dante n'est pas encore digne d'en affronter les mystères, mais, après avoir conversé avec les âmes qui habitent cette sphère et avoir assisté dans la suivante au spectacle du Christ. triomphant parmi les saints, sous la forme d'un soleil entouré de lampes, le Toscan s'est assez fortifié pour comprendre l'éclat de Béatrice. « Tu as
VU des choses, lui dit-elle, qui t'ont donné la puissance de soutenir mon rire » (XXIII, 46). Quel rire ! Dans la sphère suivante, le premier mohihy « elle rit avec tant de joie que Dieu paraissait jouir sur son visage » (XXVII, 104). Enfin, quand elle arrive à l'Empyrée, ciel immatériel, sa heauté devient telle que seul son Créateur est capable de la comprendre, le simple souvenir de son rire égare Dante et il se proclame désormais impuissant à la chanter, car il a épuisé toutes les ressources de son art (XXX, 15-34).
§ 8. Les yeux et la bouche de Béatrice ; leur sens symbolique;
les émeraudes.
Chez Béatrice, comme chez toutes les dames du stil nuo^Oy la beauté se manifeste par deux traits, les yeux et la bouche, le regard et le sourire. Dans la dii'isioji de la chanson Donne ch^ai^ete, dans le sonnet Negli occhi, yeux et bouche sont mis parallèlement en évidence. Comme ses pareilles, elle porte dans ses yeux Amour (sonn. Negli occhi) y l'impitoyable Archer qui, du haut de cette forteresse, décoche ses flèches (Purg., XXXI, 116). C'est d'eux que sortent « ces flammes d'amour qui, frappant les yeux de ceux qui les regardent, passent à travers eux jusqu'au cœur)) (ch. Donne cK ascète ; cf. Par., XXVI, 14: les yeux de Dante furent « les portes par lesquelles Béatrice entra en lui, avec le feu dont il brûle toujours ») ; c'est avec les yeux de Béatrice, qu'Amour fit la corde à l'aide de laquelle il s'empara du poète {Par., XXVIII, 11).
Ces yeux brillent plus que le soleil ^, trait assez banal, mais ils voient tout^ et ceci suffit à les distinguer de ceux des autres dames. Ils ont une signification symbolique, comme ceux de la Philosophie, qui sont ses démonstrations. Les yeux de Béatrice sont les raisonnements de la Théologie ; elle a dans son regard la vertu qu'eut la main d'Ananias [Par., XXVI, 11), c'est-à-dire qu'elle rend la vue aux aveugles. Et de même que la bouche et le rire de la Philosophie sont ses persuasions, la bouche et le rire de Béatrice sont la révélation, le reflet de la lumière éternelle, isplendor di viva luce eterna. De là l'importance de ce « saint rire » [Purg., XXXII, 5 ; Par., XXIII, 59), de ce rire « qui rendrait l'homme heureux au milieu des flammes » [Par., VII, 16).
Quand Béatrice daigne apparaître à Dante {Purg., XXX, 31), elle ne se montre que sous un voile, car l'intelligence obscurcie par le péché n'entre pas de plain-pied dans la science sacrée. La dame con-
1. Inf., II, 55: lucevan gli occhi suoi più che la slella. Stella signiûe souvent le soleil.