Rappelons que ce « rire des yeux » est occitanique
3. Pas plus qu'il ne faut conclure du sonnet // zaffir que les yeux de la dame de Cino étaient bleus. Le saphir possédait des propriétés analogues à celles de l'émeraude {Lapidaire d'Evax, n<» 5 ; Lap. de Modène, de Berne, de Cambridge etc.).
4. Cf. saint Jérôme, saint Augustin, Raban Maur, Rupert, saint Épiphane, Anastase le Sinaïte, Hildebert, Hugues et Richard de Saint-Victor, Alexandre Nekam, dans Pannier, les Lapidaires français, p. 212.
5. Pour les propriétés de l'émeraude, cf. les Lapidaires de Modéne, de Cambridge, etc. Pannier, op. cit. y p. 295.
5945 et suiv.). D'après le Bestiaire de Philippe de Thaon,elle figure «la confiance du chrétien » et, d'après divers autres auteurs, la très grande verdeur de la foi (Pannier, les Lapidaires français, p. 218 et 263). Ce sens n'ajoute rien à la puissance de Béatrice, mais se concilie avec elle, et ces émeraudes, dans l'intention de Dante, ont certainement une valeur symbolique.
§ 9. Union de la science et de V amour dans la figure de Béatrice.
On ne peut connaître Dieu sans l'aimer. Béatrice a beau représenter l'aride science, elle aime ; ses yeux resplendissent d'un tel amour que Dante, éperdu, abaisse irrésistiblement ses regards devant eux {Par., IV, 139 ; V, 1-6) et renonce à en dépeindre l'ardeur {Par., XVIII, 9-12).
Déjà, dans la Vita nuo^a, Béatrice ressemblait tellement à Amour qu'elle en portait le nom (sonn. / mi sentii s^egliar) ; mais il ne faudrait pas s'imaginer que jamais, ni dans la Vita nuoi^a, ni dans la Comédie, elle ait figuré l'amour. L'amour chrétien, la charité, est une des trois vertus théologales, qui servent à « aiguiser les regards de Dante dans ceux de Béatrice » {Purg., XXXI, 109), c'est-à-dire qui aident à comprendre la science sacrée. Et réciproquement, lorsque Dante essaie de contempler saint Jean, qui figure la Charité {Par., XXV, 118 et suiv.), il est aveuglé par son éclat et c'est Béatrice qui lui rend la vue, en le regardant dans les yeux ; car, si l'amour aide à comprendre Dieu, la science aide à comprendre l'amour ; en matière divine, amour et connaissance, étroitement liés, marchent de pair ^. Le baiser que l'Église demande au Christ, osculum de ore suo {Cant. des Cant.), c'est le baiser du Saint-Esprit, par lequel elle aura la révélation en même temps que l'amour. « Qu'aucun d'eux ne se figure avoir reçu le baiser, celui qui comprend et n'aime pas, ni celui qui aime et ne comprend pas » (Saint Bernard, in Cant. serm. VIII, 5). « Heureux baiser, par lequel on ne connaît pas seulement Dieu, mais on l'aime ; car Dieu ne peut être pleinement connu que si on l'aime parfaitement» {ihid., 9). — « Que ferait la science sans l'amour ? elle ne serait qu'un vain orgueil. Que ferait l'amour sans la science ? il se tromperait. Ils se trompaient, ceux dont l'Apôtre dit : « Je leur rends ce témoignage « qu'ils ont le zèle de Dieu, mais non selon la science. » Il ne faut pas que l'Epouse du Verbe soit ignorante » {ihid., LXIX,3).
1. Cette idée était familière aux écrivains du moyen âge ; cf. le Mariage des sept Arls (Hisl. lilL, XXIII, 222). L'auteur marie Grammaireà Clergie, Dialectique à Aumône, Géométrie à Abstinence, pour les raisons les plus biscornues. Mais Théologie épouse Amour, « parce que, sans amour, nul ne peut servir Dieu »,
UNION DE LA SCIENCE ET DF. T ^Mr.T'K
Saint Thomas donne le pas à la connaissance, quoiqu'il reconnaisse que l'amour lui est supérieur en noblesse ^. Plus formel, Dante fait dériver l'amour de la connaissance (Par., XVIII, 106) :« La béatitude est fondée sur la vision de Dieu, non sur son amour, qui ne vient qu'après. » Parlant des anges {Par., XXIX, 136), il dit encore : La lumière divine est reçue par les anges en autant de façons diverses qu'il y a d'anges ; c'est pourquoi la douceur de l'amour brûle en eux plus ou moins, parce qu'il suit l'acte de l'intelligence. — « Autant ma vision en Dieu est claire, dit saint Pierre Damien [Par. XXI, 89), autant bride mon amour. » — Nous trouvons encore {Par., XXVI, 28): «Autant le bien est compris en tant que bien, autant il éveille l'amour.» La lumière dont sont revêtus les bienheureux est proportionnelle à leur amour, elle le suit et cet amour suit leur vision en Dieu {Par., XIV, 40). Béatrice elle-même s'écrie : « Si, dans l'ardeur del'amour, je flamboie devant toi plus qu'on ne pourrait le voir sur la terre, et de telle façon que tes yeux ne peuvent le supporter, cela vient de ma vision parfaite qui, vers le Bien qu'elle appréhende, meut mes pas (c'est-à-dire dirige mon désir) suivant qu'elle l'appréhende. Je vois bien comment, dans ton intelligence, resplendit déjà la lumière dont la seule vue enflamme toujours l'amour, etc.» {Par., V, 1-9) \
II résulte de tous ces textes que, pour connaître Dieu, l'amour et la science sont également nécessaires, et il est regrettable que Dante ait mis beaucoup plus de science que d'amour sur les lèvres de Béatrice.
1. S. th., la II», qu. III, art. 4: «La béatitude consiste dans la connaissance de Dieu, qui est l'acte de V intelleci » (pour saint Tliomas, l'amour est au contraire un acte de la volonté). — Même article, n° 4 : « Si la béatitude est une opération, il faut qu'elle soit la plus noble opération de l'homme. Or l'amour de Dieu, qui est un acte de la volonté, est plus noble que la connaissance, qui est une opération de l'intellect, comme le dit l'Apôtre (I Cor., xiii). Il semble donc que la béatitude consiste dans l'acte de la volonté (c'est-à-dire dans l'amour)... Mais il faut répondre que, pour mouvoir, l'amour l'emporte sur la connaissance, mais que, pour percevoir, la connaissance précède l'amour, car, comme le dit saint Augustin, on n'aime que ce que l'on connaît. »
2. Les anges, dont la vie consiste à contempler Dieu, ont. à leur tête Tordre des Séraphins « et ce nom leur a été donné à cause de leur charité » (S. th., I, qu. xliii, 7). Les Chérubins, dont le nom signifie « plénitude de la science » {ibid.), ne viennent qu'après. « Les Chérubins ont l'excellence de la science, mais les Séraphins ont l'excellence de l'amour » (S. th., I, qu. cviii, 5).
Saint Grégoire dit [Hom. xxxiv) que l'excès de l'amour des Séraphins vient de la subtilité de leur connaissance : «Les Séraphins, à cause du particulier voisinage de leur Créateur, brûlent d'un incomparable amour. Séraphins signifie ardents ou brûlants, et ils brûlent d'autant plus fort de cet amour qu'ils contemplent phis subtilement la clarté de sa divinité. »
7îK) LES FEMMES DE DANTE
§ 10. Ajiwur de Béatrice pour Dante ; antinomie entre la femme
et le symbole.
Et pourtant, lorsqu'elle n'est pas un symbole, elle est une amante . C'est par amour, et en versant des pleurs, qu'elle a envoyé Virgile au secours de Dante ; c'est par amour qu'elle le remet à saint Bernard qui doit le mener jusqu'à Dieu ^. La femme lointaine et irritée de la Vita nuova s'est transformée en amoureuse '^ et c'est un caractère qu'elle a révélé tout d'abord, en faisant à Dante, dès qu'elle l'a retrouvé, une scène de jalousie. Cet orage dissipé, Alighieri qui, aux temps de la Vita nuo^>a, redoutait tellement sa dame qu'il n'osait point la regarder en face (ch. Donne c}iai>ete, etc:), ne peut plus en détacher ses regards ^. C'est que jadis, sur terre, elle ne l'aimait point et maintenant, dans le ciel, il se sait aimé. Sitôt qu'elle eut écarté son voile, (( nulle désirs, dit-il, attachèrent mes yeux aux yeux brillants » {Purg.j XXXI, 167). (( Mes yeux étaient tellement fixes et attentifs à étanchcr leur soif de dix ans (la scène se passe en 1300 et Béatrice était morte en -1290), que tous mes autres sens étaient éteints» {Purg., XXXII, i et suiv.). Il n'entend même pas ce que lui dit Mathilde : « Je ne sais pas si elle parla davantage, parce que j'avais déjà dans les yeux celle qui fermait mon intelligence à toute autre chose qu'elle » {Purg., XXXII,91). Ildit encore {Par., XXI, 1-3) : «Mes yeux se fixèrent sur le visage de ma dame et mon esprit avec eux, et il s'était arraché à tout autre désir. »
Or, ce que Dante contemple en Béatrice avec une telle avidité, ce n'est pas toujours le symbole, la Science divine, c'est souvent la femme, Monna Bice. Il est impossible d'en douter. Pour le rassasier de sa dame, le poète a détourné son regard du prodigieux spectacle que la grâce divine offre à lui seul parmi les hommes, le char de l'Eglise, traîné par le Griffon, qui est le Christ ; et les Vertus théologales sont obligées de le rappeler à l'ordre par un sec avertissement : Troppo fiso {Piirg.y XXXII, 9).
1. « Afin que tu accomplisses ta route, dit à Dante saint Bernard (Par., XXXI, 96), chose pour laquelle j'ai été mandé par des prières et un saint amour. » Ces prières et ce saint amour sont ceux de Béatrice, car saint Bernard a déjà dit à Dante {Par., XXXI, G4-65) : « Pour accomplir ton désir, Béatrice m'a fait venir de ma place. »
2. L'Amour de Béatrice revêt parfois un caractère maternel ; elle est une mère qui corrige son fils {Purg., XXX, 79), qui prend en pitié son fils déraisonnable {Par., I, 102), qui raisonne son fils épouvanté {Par., XXII, 4). Elle est aussi une sœur ; elle appelle Dante frère {Par., XXXI, 96 et VII, 130), comme font, d'ailleurs, les autres bienheureux.
3. Exceptionnellement, il se produit, au paradis, des cas où Dante ne peut supporter le regard de Béatrice : Par., III, 128 ; IV, 139.