CHAPITRE III
L'AMOUR BRETON, L'AMOUR OCCITANIQUE, L'AMOUR COURTOIS ; THÉORIE DE L'AMOUR OCCITANIQUE
§ 1. L'amour breton (55). — § 2. L'amour occitanique (58). — § 3. L'amour courtois (58). — § 4. Théorie de l'amour occitanique (60). — § 5. Altération de cette théorie par les romans courtois (61). — § 6. L'amour occitanique est la source de l'honneur, de la courtoisie et de la vertu (6'2).
— § 7. L'amour est un devoir pour l'homme (64). — § 8. La femme a le devoir d'accueillir favorablement l'amant pour le pousser dans la voie du bien (65). — § 9. La femme a le devoir d'aimer pour s'améhorer elle-même (67).
— § 10. L'obligation d'aimer au-dessus de son rang ; elle cause le malheur de celui ou de celle qui aime; plaintes de!]Gastelloza et de la comtesse de Die (70),
— § 11. La volupté tue l'amour (72). — § 12^ La coquetterie permise (73).
— §13. L'obligation d'attendre de longues années ; révolte des amants contre cette obligation (75). — § 14. Obligation pour l'homme de choisir une amante d'un rang supérieur; formule de l'hommage d'amour (77). — § 15. Soumission aveugle de l'amant ; révolte des amants contre les femmes indignes (79). — § 16. La femme adorée comme Dieu (82). — § 17. Timidité de l'amour occitanique (83). — § 18. Chasteté de l'amour occitanique ; l'amour absolument pur (85). — § 19. Mélange et confusion de l'amour et de la religion (89).
— §20. Unions mystiques; la Providence invoquée au secours de l'adultère (91). — §21. Impiété de certaines amours (97). — •§ 22. Évolution de la poésie lyrique vers un idéal religieux ; les amants de la Vierge ; le culte de la Vierge ; la fin des troubadours (99).
§ 1. Uamoiir breton.
Après tant de siècles, la tendresse de Tristan et d'Iseut émeut encore nos cœurs, et nos petits-fils ne s'affranchiront pas de cet enchantement, parce qu'un tel amour n'emprunte que son cadre aux temps et aux pays qu'il traversa. Il jaillit des troubles profondeurs de l'instinct, vient des âges primitifs et inspire les tragédies grecques comme les drames romantiques. Il est sauvage, binital, exaspéré, fécond en catastrophes. Il ne connaît ni frein ni barrière, rompt tous les liens, viole tous les devoirs ; ni scrupules, ni remords. Obéissant à leur aveugle ardeur, deux êtres vivent l'un pour l'autre, au mépris des lois divines et humaines, quoi qu'il puisse arriver, sans rien voir ni comprendre qu'eux. Si l'univers s'écroulait, leur
56 l'amour et la femme en occitanie
féroce égoïsmene s'en apercevrait pas, et la mortelle-même ne réussira point à séparer ces forcenés.
Tristan vient d'expirer. « Quand Iseut arriva sur la plage et qu'elle entendit le grand deuil qui montait par la ville, elle fut prise d'une grande peur et s'écria : « 0 malheur à moi, et toujours ! ô Tristan I « il est mort ! » Elle ne pâlit, ne rougit ni ne pleura ; son cœur pourtant lui faisait bien mal.
« La femme de Tristan poussait de grands cris sur le cadavre. Sans larmes, Iseut entre et lui dit : « Femme, relève-toi et laisse-moi m'ap- « procher. J'ai plus de droits que toi à le pleurer ; crois-m'en, je l'ai « plus aimé. » Elle découvre le cercueil, se couche le long de son ami et, sans une parole, meurt. »
Ainsi s'exprime la version allemande du Tristan de Béroul ^, Dans le poème de Thomas, Iseut s'embarque pour aller retrouver Tristan, malade, et le guérir. Elle est surprise par une tempête. « Hélas, malheureuse, s'écrie-t-elle, Dieu ne veut pas que je vive assez pour voir Tristan mon ami ; il veut que je sois noyée ici... Bel ami, quand vous le saurez, vous ne pouirez vous en consoler... La douleur de ma mort vous empêchera de guérir... Ma mort ne m'est rien ; puisque Dieu le veut, je l'accepte ; mais quand vous la saurez, vous mourrez, je le sais bien. Notre amour est ainsi fait que vous ne pouvez mourir sans moi et que je ne puis périr sans vous. Je vois votre mort devant moi en même temps que la mienne. Ami, je me vois frustrée de mon seul désir : je pensais mourir dans vos bras, être ensevelie dans votre cercueil ; mais nous y avons failli. Je vais mourir seule et, sans vous, disparaître dans la mer... Puisse Dieu faire que j'arrive à temps pour vous guérir ou que nous mourions tous deux dans une même angoisse !...
« Ami Tristan, je vous vois mort, dit Iseut devant le cadavre de son amant, je ne puis vivre après vous. Vous êtes mort par amour pour moi et je meurs par tendresse pour vous... Puisque je n'ai pu vous guérir, je vais mourir avec vous. » Elle le prend dans ses bras, « elle s'étend auprès de lui, elle lui baise la bouche et la face ; elle le serre étroitement ; corps contre corps, bouche contre bouche, elle rend ainsi son âme, elle meurt auprès de lui pour la douceur de son ami ^ )).
On sépare la dépouille des deux amants, mais en vain. Dans la terre où gît Tristan, un rosier plonge ses racines et une vigne sort de
1. Le Tristan d'Eilhart, cité par Bédier, Rom.. 1886, p. 494. Cette version fut composée vers 1165.
2. Cf. Gaston Paris, Poèmes el légendes du moyen âge, p. 163 et suiv.