‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 51 sur 440 · L AMOUR BRETON · texte numérisé non relu

L AMOUR BRETON

la tombe d'Iseut : leurs rameaux se rejoignent à travers l'espace et s'entrelacent pour toujours.

Le magnifique élan de cette passion s'allie aux plus touchantes délicatesses. Séparé d'Iseut, Tristan s'empare d'un grelot magique dont le tintement fait oublier tous les chagrins ; au lieu de le garder pour lui, il l'envoie à son amie ; mais elle jette le grelot à la mer, parce qu'elle veut souffrir autant que Tristan.

Que la richesse de ces cœurs ne nous abuse pas sur leur profonde immoralité. Ils briseront sans remords, avec la plus tranquille cruauté, tout ce qui gêne leurs amours adultères et incestueuses. Tristan se débarrasse d'un témoin compromettant en lui coupant la tête, et il emporte sa chevelure « dans ses chausses » pour la montrer à sa maîtresse et s'en réjouir avec elle. Iseut veut se défaire de sa suivante Brangien qui s'est dévouée pour sauver son honneur ^ ; elle l'envoie dans une forêt lui cueillir des simples, en compagnie de deux serfs qui ont ordre de la tuer et de lui rapporter sa langue.

A la méchanceté elle joint la dérision et prend Dieu et les saints pour complices. Lorsqu'elle aperçoit Marc, juché pour les espionner sur l'arbre au pied duquel elle a rejoint Tristan, elle dit à son amant, de manière à être bien entendue du mari : « Le roi pense, sire Tristan, que j'ai la folie de vous aimer ; mais que Dieu frappe mon corps des fléaux les plus terribles, si jamais personne eut mon amitié, sauf celui qui m'eut vierge ! » — Et, une autre fois, sommée de jurer qu'elle est restée fidèle à son époux : « Par Dieu, par saint Hilaire, par ce sanctuaire, s'écrie-t-elle, par toutes les reliques qui sont au monde, je jure qu'entre mes cuisses n'entra d'autre homme que le roi et le ladre qui vient de me porter sur ses épaules pour passer le gué ! » Or ce ladre était Tristan déguisé.

A ces petitesses de comédie, la tendre Iseut allie la honte du partage. « J'aimerais mieux être écartelée, assure Fènice {Cligès, vers 3145 et suiv.), que de faire comme Iseut, dont on dit tant de folies que j'ai honte d'y songer ! Je ne pourrais subir la vie qu'elle mena. Amour fit en elle trop de vilenies ; car son corps appartint à la fois

• 1. Tristan, neveu du roi Marc, est chargé par lui de lui amener Iseut, sa fiancée. Au cours de la traversée, Tristan et Iseut boivent par hasard d'un philtre destiné à Marc ; ils s'aimeront désormais et, lorsque la fiancée débarque, elle a perdu sa virginité. La nuit des noces, elle se fait remplacer par Brangien, restée intacte, et le roi n'y voit goutte. — Cette suivante héroïque accepte avec résignation la mort que lui ordonne celle qu'elle a sauvée : « Puisqu'elle veut que je meure, portez-lui mon salut et dites-lui que je la remercie de tout ce qu'elle m'a fait de bien et d'honneur depuis qu'enfant, enlevée par des pirates, j'ai été vendue à sa mère et vouée à son service 1 »

à deux hommes et son cœur à un seul. Cet amour était fou. Mais le mien est légitime ; jamais je ne partagerai, ni n'ai partagé, mon corps ni mon cœur. »

La violente passion des amants coupables fleurit divers lais et légendes venant de la Bretagne, et des critiques autorisés veulent en faire honneur à la race celtique, comme si elle l'eût inventée. Donnons-lui donc le nom d'amour breton, pour la bien distinguer des sentiments célébrés par les troubadours et les romanciers, interprètes de la chevalerie. Tristan n'est pas un chevalier ; dans la version anglo-saxonne de Thomas, il n'a ni lance ni cheval, il n'est armé que de l'arc et de l'épée ; c'est l'attirail d'un sauvage ^.

§ 2. L'amour occitanique.

Au Midi de la France régnait une conception profondément originale, dont on ne retrouve nulle trace dans les âges précédents. A l'élan guerrier, elle ajoute l'ardeur amoureuse ; à l'homme enivréde gloire et de pouvoir, elle accorde la femme comme récompense de son effort, mais ne la considère que comme un moyen. Le but,, c'est l'exaltation de toutes les forces de l'amant et leur emploi pour le bien. La femme est le leurre t} ni attire le chevalier dans la voieardue de l'idéal. Pour soutenir ce rôle, il faut qu'elle soit socialement et moralement supérieure à son amant ; elle ne doit pas seulement charmer, il faut qu'elle impose par l'autorité de son rang et l'exemple de ses vertus ; et le chevalier Itii obéira comme à un suzerain, comme à un maître, comme à un Dieu.

§ 3. U amour courtois.

Cette théorie des troubadours ne se maintint point dans sa pureté. Il était naturel que la dame, révérée comme une puissance céleste, parce qu'elle était la voie de la perfection et du salut, détournât cette adoration au profit de sa personne et se livrât à ses plus fantasques caprices sans abandonner le sceptre qu'on lui confiait pour forcer l'homme à s'améliorer ^. Et il était naturel aussi que l'homme,

1. Chez nous,'Tristan se police, prend part aux joutes et se conduit selwi le code de la g-alanterie ; dans la version de Béroul, Iseut chasse Tristan ôe sa présence, parce qu'elle a cru à tort que, dans un tournoi, sommé au nom de celle qu'il aimede s'arrêter, il n'avait pas obéi.

2. Au dire de Chrétien de Troyes, c'est Marie de Champagne (Marie de France, fille de Louis VII et d'Éléonore de Poitiers, mariée à Henri I, comte de Champagne en 1164) qui lui a fourni elle-même « la matière et l'esprit» du Conte de la Charrette, où l'héroïne exerce la plus capricieuse tyrannie. {Cf>nie de la Charrette. vers 26-29.)]

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se souciant peu de l'idéal, concentrât uniquement sur la femme toutes les ardeurs qui auraient dû le mener à fe ^oire et au paradis. De ces divers sentiments et de la passion indomptable des légendes bretonnes se form^ l'amour très spécial des romans arthuriens. Les foudres de guerre deviennent un jouet aux mains des coquettes qu'ils continuent à adorer avec une incroyable puérilité ; ils exécutent leurs ordres sans les discuter, pour déshonorants qu'ils soient ; « ils obéissent autant pour le bien que pour le mal ^ ». Ils seront lâches, si tel est le bon plaisir de leur idole. Au cours des exploits inouïs qu'il accomplit en l'honneur de Guenièvre, Lancelot est obligé de monter dans une charrette de paysan, mais il a hésité un instant à compromettre ainsi son rang ; crime irrémissible. « Je n'ai que faire de le voir, » dit Guenièvre 2. Le rai Bademagu rappelle en vain à cette sotte que le héros a mille fois risqué sa vie pour ses beaux yeux : « Sire, il a mal employé son temps; je vous assure que je ne lui en sais aucun gré. » Avec une profonde humilité, Lancelot s'incline, sans savoir ce qu'il a à se reprocher : « Dame, certes, j'en ai de la peine, et je n'ose vous demander pourquoi vous me traitez ainsi. » Et làdessus elle se retire. Elle l'aimait pourtant. Le bruit de la mort de Lancelot s'étant répandu, elle s'écrie : « Quand je refusai de le voir et de lui parler, ne fus-je point folle? Folle, bien plus, cruelle et félonne, et je pensai en faire un jeu, mais il ne pensa pas de même et ne me l'a pas pardonné. Nul, hors moi, ne lui porta le coup mortel. Dieu ! pourrai-je avoir le pardon de ce meurtre et de ce péché ! Ah! quel bonheur, si une fois avant sa mort je l'avais tenu dans mes bras ! »

Laudine (le Chevalier au lion) se montre pire. Veuve éplorée, inconsolable, altérée de vengeance, elle s'éprend du meurtrier de son mari et l'épouse. « Le mort est vite oublié. Celui qui l'a tué est marié avec sa femme, et ils couchent ensemble et le monde aime et prise plus le vivant qu'il ne fit jamais pour le mort ^. » Le nouvel époux, Yvain, obtient de sa femme le congé de courir quelque temps les aventures, comme l'y obligent ses devoirs de preux ; il dépasse le terme fixé pour son retour. Laudine lui mande qu'elle ne veut plus le revoir et condamne au bûcher la servante qui lui avait conseillé de l'épouser. Yvain continue le cours de ses exploits, en gardant à sa femme l'amour le plus tendre et le plus fidèle ; il refuse toutes

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