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LES ROMANS COURTOIS

§ 5. Altération de cette théorie par les romans courtois.

Dès l'origine, le système avait été vicié par une de ses dispositions accessoires, la supériorité sociale de l'amante, et par l'autorité que celle-ci en retirait. On perdit de vue qu'à son rang mondain devait correspondre son élévation morale, qu'elle n'avait pas le droit de ne pas être accomplie en bonté comme en beauté, qu'elle ne devait profiter de son pouvoir que pour « rendre bons les méchants et améliorer les bons ». Les romans arthuriens l'érigèrent en tyran pervers, dont les caprices les plus ridicules font loi ; car, aux conceptions de rOccitanie, ils allièrent lès légendes bï'etonnes, ces femmes qu'on aime pour elles et non pour les vertus auxquelles elles obligent. Ils déplacèrent l'idéal. L'amour et la femme, pour les troubadours, ne sont que des moyens ; la fm, l'idéal, c'est le bien. Dans la théorie bretonne, le but est la femme ; l'amour n'a d'autre ambition que de jouir d'elle et de lui témoigner sa reconnaissance ; il n'a point d'idéal. Les romans, confondant ces idées si diverses, créent un nouvel idéal, qui est la femme ; un fantôme singulier, sous lequel s'abritent tous les rêves de perfection dont il tire son prestige et qui se plaît quotidiennement à les démentir par les fantaisies les plus coupables. Les injustices, les bizarreries, la plus odieuse conduite ne dessilleront pas les yeux du malheureux que l'amour a ensorcelé ; il continuera à révérer, à obéir, et, si on le lui demande, à perdre son honneur, son corps et son âme; l'amour est un culte, la femme est un dieu, plus absurde que tous ceux de la mythologie.

On peut attribuer aux troubadours quelque responsabilité dans ces excès, puisque c'est à eux que les romans empruntent l'apparence de moralité dont ils masquent des inclinations essentiellement sensuelles ; mais il faut dire bien haut que leur théorie de l'amour, si erronée, si fallacieuse, si littéraire qu'elle soit, ne manque pas de grandeur et correspond à quelque secrète disposition de nos races, puisque, au bout de sept cents ans, après avoir régné plus ou moins ouvertement dans les tragédies du grand siècle et les drames romantiques, elle n'a pas encore perdu tout empire sur les cœurs,

par ces considérations édifiantes : « Çlle ne donne à son amant que des conseils généreux ; elle n'est occupée que de sa gloire ; il rougirait devant elle s'il avait laissé échapper une occasion de faire du bien ; car rien n'encourage plus aux actions vertueuses que d'avoir pour témoin et pour juge de sa conduite une maîtresse dont on veut mériter Veslime. »

Le Huron ou V Ingénu, ch. i : « Mademoiselle de Saint- Yves était fort curieuse de savoir comment on faisait l'amour au pays des Hurons. En faisant de belles actions répondit-il, pour plaire aux personnes qui vous ressemblent. »

62 l'amour et la femme en OCCITANIE

§ 6. L'amour occitanique est la source de Vhonneur^ de la courtoisie et de la vertu.

Le chevalier aime, parce que Tivresse de i'amour magnifie sa vaillance, sa générosité, toutes les vertus de sa caste, et l'élève audessus de lui-même.

Gercamon, Per fin amor {Annales du Midi, 1905, p. 31): « Verrai-je jamais l'heure où je pourrai coucher près d'elle? EJle c^jmblera-it tous mes désixs, si seulement elle m'accordait un baiser. Grâce à cela, j'attaquerais hardiment mes voisins et je serais généreux et je me ferais aimer et craindre et je culbuterais mes ennemis... »

Rambaut de Vaqueiras, Saisis e fols, R. III, 256 : « Je suis avide de coucher avec son beau corps, ce qui me rend plus généreux et plus courtois, d

Gadenet, M. G., 94: « Un homme sans amour ne prise pas le courage autant qu'un véritable amoureux... Il ne craint point de faillir, il ne croit pas être tenu d'en faire autant qu'un amant. »

Le même, cité Brew. d'Am., 29276 : « Nul qui ne vaille cent fois plus avec l'amour que sans l'amour. La récompense qu'on en obtient, d'être preux et méritant, paie largement des peines et des sauffrancef;, et le véritable amant finira par jouir <des autres biens qu'il espère. » Pons de Ca|xleuil. Astrucs es selhs, R. III, 175 : « Heureux celui que l'amour tient en joie, car l'amour est la source de tous les autres biens ; Tamour rend gai et courtois, doux (iiumil) et fier. Celui qui en est digne devient mille fois meilleur à la guerre et à la cour, en largesse et en valeur; c'est pourquoi j'ai mis tout mon cœur à aimer et, comme j'ai bon espoir qu'il m'élève, je ne fais pas attention aux chagrins et aux douleurs qu'il me cause. »

Bernard de Ventadom, tenson avec Gaucelm Faidit, R. iV, 20 : « L'amour améhore les meilleurs, grandit les phis hauts, ennoblit les plus nobles. ))

Aimeric de Bélenoi.Pos lo gai tems, ^L W.,904 : u Voulez -vous savoir si un aniant aime bien? Considérez son esprit et sa valeur et comment il se conduit. S41 est \Taiment amoureux, ses actes, ses pai>o]es, ses agréments seront encore plus beaux qu'ils ne doivent. Amour n'est que ee qui sied ; toutes les belles actions, on les doit au véritable amour. » Br. d' Am.j 32381 : « Quand Amour n'aurait pas d'autre avantage que de rendre l'homme plus gai et plus courtois, plus beau parleur, de meilleure compagnie, de lui apprendre à discerner les bons des méchants, le mensonge de la vérité : puisque Amour rend de tels services, rien ne peut nous défendre d'aimer. »

l'amour OCCITANIQUE 63

/(i., 27375 :« L'amour rend preux,doux(^umi/), de bonnes manières, joyeux, agréable avec les femmes, généreux, bien élevé, sage, courtois, hardi, a^€C grande isolante de bien faire et d^é^iter le niai. »

îd., 32870 et suiv., les qualités de l'amant, que Matfre Ermengau étudie successivement, sont : largesse, hardiesse, courtoisie, bonté (hurnilitat), galanterie, allégresse, mesure, bonne éducation, prouesse, emjiire sur soi-même, patience, jugement, savoir, sagesse, bon cœur et secreL

N'At de Mons, cité par Bre^. d'Am., 27878 :« L'amour rend l'orgueilleux modeste, le lâche courageux, le paresseux actif, le sot sage, le malappris courtois, le triste joyeux et gai, le hâbleur véridique, l'ennuyeux agréable, le méchant miséricordieux, le querelleur patient, etc. (Cf. Aimeric de Pégulhan, Gaucelm Faidit, Cadenet, cités par Brev. d'Am., 27853, 27865, 29271.)

Dans ces derniers exemples, une préocciipation morale se fait jour« Militaire, mondain, poète, le chevalier accompli est aussi un sage et un chrétien. Dans son effort vers la prouesse et la courtoisie, il s'est aidé de l'amour ; il s'en aidera de même pour s'élever dans la voie du bien et gagner le paradis. L'un des plus anciens troubadours, Marcabru, dit déjà : « La courtoisie consiste à aimer. Ainsi l'homme sage devient supérieur et l'honnête homme croît en vertu. » — a Si je te suis, Amour, dit le moine de Montaudon ^, c'est pour que tu me sois un frein contre les vices et un sentier charmant vers les vertus... J'aimerai ma dame pour moi, afin que dans l'espérance de lui plaire je m'écarte du vice et je m'attache à la vertu. » — « Que celui qui veut être un vrai sage (conoyssens) soit obéissant à Amour, » déclare Guiraut Riquier ^. Et il dit ailleurs ^ : « Il ne peut y avoir de vraie paix sans amour, car d'amour viennent loyauté, jugement et droiture, paix et pardon des offensas. » (Cf. Dante, V. N., § il.)

Aimeric de Pégulhan, Selh que s' irais, R. Lex. I, 430 : « Maintes fois, Amour m'a gardé de vilenies, dont sans lui je n'aurais pas su me garder. »

Bertrand Carbonel (Anglade, leTroubadour G. Riquier, p. 260, note): « Pour mon malheur, j'aurais fait de grandes folies, mais Amour m'en a éloigné. »

Montanhagol, Ar ab lo coinde pascor ^ : « Amour n'est pas un pcclié, mais une vertu qui rend bons les méchants et meilleurs les Ix)ns et met tous les joiu^ l'homme sur la voie du bien. ))

1. Cité par Francesco de Barberino, Thomas, op. cit., p. 109.

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