LA COQUETTERIE PERMISE
Id., 31135: « Plus une dame sera honorée et vertueuse, plus tard elle accordera ce qui tue l'amour ; attendre, avec elle, sera plus utile que recevoir de la part d'une autre ; que l'amant l'aime de cœur et d'esprit, et ce sera pour lui un plaisir si elle lui dit non. »
Id.y 31850: « Que ceux qui aiment loyalement de bonne amour n'espèrent rien de déshonnête, qu'ils gardent l'honneur de leur amie autant et plus que le leur ; car l'amour est fmi aussitôt que la dame a cédé, et puis il se change en aversion. »
Commentant la chanson de Guiraut de Calanson sur la nature de l'amour {A leis ciii am), Guiraut Riquier {Als subtils) parle de la quatrième porte par laquelle on entre dans le palais d'Amour : « Ce sont les baisers, et si on avait coutume d'en rester là, l'amour n'aurait jamais de fin et ne mourrait pas » ; mais la cinquième porte, c'est le (( fait » (la possession), « qui tue l'amour dans le cœur ». — On entre difficilement dans le palais d'Amour, mais on en sort vite, dit Calanson ; oui, dit Riquier, « une fois son désir accompli, il ne reste plus à l'amant qu'à s'en aller ». — Celui qui est capable de rester vit dans la joie, affirme Calanson ; et Guiraut Riquier y consent ; mais, ajoute-t-il, personne ne peut rester, une fois le désir éteint ; et, d'après lui, tout désir, dès qu'il est accompli, est éteint.
Adam de la Halle {Rom., 1877, 591) discute cette question : « Quand l'amant doit-il être plus content, lorsqu'il désire sa dame ou lorsqu'il a obtenu son amour? » — « L'amoureux, dit l'interlocuteur d'Adam, doit être joyeux lorsqu'il prie et plus joyeux qu'un roi lorsqu'il a obtenu. » — « Messire, répond Adam, je le vois bien, vous n'entendez rien en amour. Un clerc chante à l'église et fait bien son service tant qu'il brigue le canonicat ; mais, quand il l'a obtenu, il vaut beaucoup moins. De même en amour. »
Cecco d'Ascoli, Acerba, III, 1 : « Plus l'amour est éloigné du fait (atto), plus son feu est doux et puissant, plus il tient en joie le cœur humain... Mais voici que notre humanité produit de tristes générations qui ne songent qu'à ce fait brutal... Ils ne cherchent que la vilenie de la chair. »
§ 12. La coquetterie permise.
Le rôle de la dame était aussi difficile que dangereux ; la prudence n'y suffisait pas. Il lui fallait une rouerie consommée pour encourager sans donner trop d'espoir, mesurer les inflexions de sa voix et les nuances de son regard, promettre par un sourire qui n'engage à rien, ne jamais écouter son cœur, faire demander à genoux ce qu'on brûle d'accorder, reculer de deux pas après s'être avancée d'un.
74 l'amour et la femme en occitanie
Par un savant manège de coquetteries et de menues faveurs, elle devait tenir l'amant en haleine pendant de longs mois, voire de longues années, sans qu'il se rebutât de la servir et au besoin l'amener à n'aimer qu'en esprit et non selon la chair.
Uc Brunet, dans Brei^. d'Atn., 29555 : « Une dame ne s'inquiète point des désirs de son ami ; avec de beaux semblants et de menus dons, elle peut le tenir content et joyeux et, s'il demande plus qu'il ne faut, qu'elle réponde à ses vœux indiscrets de manière à ne pas nuire à son mérite. » — « Si donc, poursuit Matfre, l'amant est accueilli gaiement et amoureusement par sa dame, il doit se tenir pour sufEisamment récompensé ; il doit continuer à espérer sans récriminations, car la joie d'amour n'existe plus quand le désir est accompli. »
Brei^. d'A?n., 30340 :« Il faut que les dames, parleurs beaux semblants, sachent tenir leurs amoureux en joie ; une dame vaillante et bonne est fort avenante mais n'accorde que peu, et elle se laisserait mourir, ou brûler, ou engloutir plutôt que de commettre la moindre faute. » Et ici, Matfre cite Peire Ramon : « L.a dame promet et puis retire, elle montre de la dureté et de la douceur ; elle se moque et raille maintes fois, par épreuve courtoise, et ses actes sont loyaux et purs, sans qu'elle accorde rien de blâmable ; et il y en a beaucoup de cette espèce, qui sont d'un mérite accompli ; et il y en a d'autres qui sont méprisables. »
« Je n'approuve pas, continue Matfre {Bra^. d'Am., 30378), les manières de ces femmes trompeuses qui promettent et n'accordent rien... Et Bérenger de Palasol disait de sa dame qu'elle ne promettait rien pour n'avoir rien à retirer et qu'elle ne faisait jamais aucune faute, mais qu'elle savait dire non si agréablement qu'il s'en tenait pour content. Ma dame, dit Bérenger de Palasol, pleine de courtoisie, ne promet ni n'accorde, ni ne retire, ni n'agit mal ; mais elle sait dire non si agréablement que vous croirez avoir d'elle tout ce que vous voudrez beaucoup plus facilement qu'avec une autre dame ; et quand on la quitte, elle est restée pure de toute faute. »
Brei>. d'Am., 30411, Aimeric de Pégulhan dit que « sa dame savait bien louer Amour, mais en paroles seulement, et qu'elle contentait ses amants de riens : bon accueil, gaies conversations, amoureux regards ».
30519: ft Donc, une dame, tout en gardant son honneur et son mérite et sa valeur, mesurant ses paroles et ses manières, doit souffrir en paix son soupirant, pourvu qu'il soit sage et preux ; car une dame ne doit point écouter les prières des fous et des médisants. Avec eux, elle n'a rien à gagner, car une dame ne souffre un amoureux que
l'obligation d'attendre 75
pour augmenter son propre mérite et sa valeur, en lui répondant et en coquetant noblement, en regardant à son honneur et à sa vertu et en contentant les soupirants de manière qu'ils puissent faire sa louange. »
§ 13. L'obligation d'attendre de longues années ; révolte des amants
contre celte obligation.
André le Chapelain (I, vi, A) distingue quatre degrés : l'espoir, le baiser, i'embrassement, la possession. La dame ne doit permettre le passage d'un degré à l'autre que si l'amant progresse dans la voie du bien : « Elle doit d'abord accorder l'espoir et, si elle voit que cet espoir améliore le soupirant, qu'elle ne craigne pas de passer au second degré et qu'elle aille ainsi jusqu'au quatrième, s'il en est digne en tous points. »
Mais elle ne devait s'y décider qu'à la dernière extrémité, le principal devoir de l'amant étant de patienter (siifrir) ^, si on en croit Guiraut Riquier, qui aima vingt ans Belh Déport sans en rien obtenir ; Folquet de Marseille {Sitôt me sui apercebutz, Bartsch, Chrest.) compte à son actif douze ans de ce vain service. Blacas a blanchi pour sa dame. Gaucelm Faidit « aima sept ans Marie de Ventadorn sans qu'elle lui accordât rien, et il finit par lui dire qu'elle devait lui céder ou qu'il chercherait une autre dame, et il prit congé d'elle fort irrité )) {Hist. Lang., X, 243). — « Si je me conduis bien pendant cinq ou six ans, dit Arnaut Daniel {Amors e lacs e jocs), quand ma tête blanchira, alors je pourrai jouir de cette chose pour laquelle je suis son esclave. »
Les amants se révoltaient parfois contre la longueur de ce servage.
Uc Brunet, Pus lo dous tems^ R. IV, 430 : « Autrefois les amants se contentaient un an de strophes et de vers, de cordons, d'anneaux et de gants 2. Maintenant on se croit perdu, si on ne triomphe tout de suite ; autrefois on aimait mieux espérer qu'avoir le don suprême.
« Une longue attente m'effraie, dit Miraval {h Troubadour M ir aval, par Andraut, p. 86), et mon chant me paraît insensé, car, en amour, franchement, remettre à trois ans, c'est dur. »
C'est dur, car la plupart des amants, malgré leurs protestations, tendent à leur but particulier et très précis, et les images sensuelles
1. D'après Guiraut Riquier {Als subtils), les quatre devoirs de l'amant sont : honorer, servir, dissimuler, patienter [onrar, servir, celar, siifrir).
2. Guilhem de Saint-Didier, Aissi cum es belha, R. III, 300: « Un fil de son gant, un des cheveux qui tombent de son manteau sulliraient à m'enrichir. » Lancelot {Conle de la Charrelle, 1480 etsuiv.), ayant trouvé sur un peigne d'or égaré quelques cheveux de Guenièvre, «les met dans son sein, près de son cœur, entre sa chemise et sa chair ».
76 l'amour et la femme en occitanie
qui obsèdent leur imagination les rendent impatients de tout délai.
« Je voudrais bien, dit Bernard de Ventadorn {Quant erha ^ertz, R. III, 54), la trouver seule, dormant ou feignant de dormir, pour lui voler un doux baiser, puisqu'il ne sert de rien de le lui demander. Pardieu, dame, nous profitons peu d'amour, le temps s'en va et nous perdons le meilleur. Nous pouvons nous parler secrètement et, puisque l'audace serait dangereuse, usons de détours. »
Arnaut de Marveil, Z)oMa genser, R. III, 199: « Verrai-je jamais en ma vie le jour ou le soir où, furtivement ou à loisir, je pourrai contempler entre mes bras votre noble et jolie personne pleine de mérites et baiser doucement vos yeux et votre bouche ; de cent baisers, je n'en ferais qu'un... «
Cercamon, Per fin amor [Ann. du Midi^ 1905) : « Verrai-je jamais l'heure où je pourrai coucher près d'elle? Non, car elle ne fait rien pour moi. Elle comblerait tous mes désirs, si elle m'accordait seulement un baiser... Si elle me faisait le très grand plaisir de me laisser coucher auprès d'elle, le mal dont je souffre serait guéri !... »
Anonyme, dans Breç. d'Am., 31627: « J'ai grand désir de coucher dans le lit de plume de l'amour ; j'ai grand désir que la belle qui m'appartient fasse de moi sa couverture et que ses cheveux blonds soient les coussins, que la joie et les ris soient les draps ; et, pour oreiller, ses bras blancs ; et, pour matelas, le jardin ou le pré. »
Arnaut Daniel, Lo ferm isoler : « J'ai peur de ne pas être près de son âme... Ah ! si j'étais près de son corps, non de son âme, et qu'elle consentît à me cacher dans sa chambre ! »
Il n'était pas toujours facile aux dames de retenir dans leurs liens des hommes ardents et déterminés sans leur rien accorder ; elles risquaient d'être quittées pour des rivales plus complaisantes (cf. Peire de Barjac, Tôt francamen, Bartsch, Chrest.) ; ou encore, les amants secouaient avec joie la tyrannie de l'amour conventionnel, s'affranchissaient de la duperie de l'idéal, et, d'un ton rogue, rappelaient les dames aux lois de la nature.
Arnaut Sabata, Fies amies sui {Ann. du Midi, 1905, publié par Jeanroy):(( Que ma dame ne se figure pas que je l'aimerai longtemps, si elle a l'intention de me faire mourir d'amour ; si elle me veut du mal, je saurai aller ailleurs...
« Je vous ai priée de ne pas me maltraiter et je vous ai expliqué mon désir ; ne croyez pas que je vous aime deux ou trois ans pour rien, je veux que vous cédiez, dame que j'aime ; et je vous prie de ne pas me dire non toute la journée, car il y a des mots qui m'irritent et, quand on me dit celui-là, on risque de me perdre.