‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 58 sur 440 · CHOISIR UNE AMANTE DUN RANG SUPÉRIEUR · texte numérisé non relu

CHOISIR UNE AMANTE DUN RANG SUPÉRIEUR

«Si je ne dis pas que vous êtes la plus belle dame du inonde, belle dame, que cela ne vous chagrine pas ; je ne suis ni comte, ni duc, ni marquis, et il ne me siérait pas de raconter que j'aime la plus noble dame de l'univers. Mais vous avez assez de beauté, de jeunesse et de mérite pour que je n'en désire pas une autre ; je reste avec vous si vous voulez me rendre heureux.

« ... Je vous prierais bien de me donner un doux baiser ; mais je sais bien qu'un véritable amant meurt s'il tient contre lui sa dame et la baise sans qu'elle permette davantage ; c'est pourquoi je n'ai pas la moindre envie d'unir ma bouche à la vôtre si vous me refusez le reste. »

Raimon Rigau {Tota domna, R. V, 393) dit à peu près les mêmes choses, et aussi Rambaut de Vaqueiras (Lei/poi/iom, Diez, Leben, etc., trad. de Roisin, p. 275) : « Que ma dame ne se figure pas me faire acheter trop cher sa beauté et son savoir, son beau rire et ses nobles paroles, car je puis me passer de son amour ; mais, comme elle ne voit dans son miroir que rubis et cristal et parce qu'elle est louée des meilleurs, elle croit que je serai son serviteur... Mais qu'elle ne pense pas que je l'aime pour rien...

« Le cœur ferme, je vais voir ma dame, car maintenant il dépend d'elle de me garder ou de me perdre ; si elle veut écouter mes prières, elle m'aura toujours à ses ordres ; mais, si son dessein est autre, je ne disputerai pas avec elle ; qu'elle songe à prendre un autre amant.

«Et jamais Floris ne quitta Blanchefleur avec tant de douleur que moi, dame, qui prends congé de vous. »

§ 14. Obligation pour Vhomme de choisir une amante d^un rang supérieur; formule de l'hommage d'amour.

Pour tenir longtemps l'amant en bride, pour lui faire subir, des années, le supplice de Tantale, il fallait que la femme possédât sur lui une suprématie que ne lui conféraient ni les lois jii les mœurs, que seuls pouvaient lui accorder le rang et la naissance ; il était nécessaire qu'elle fût placée, dans la hiérarchie féodale, plus haut que son amant. Pour lui opposer son autorité, pour l'obliger à lutter de prouesse et de vertu avec ses rivaux, il fallait autour d'elle des vassaux, des flatteurs, le bourdonnement d'une cour, le cliquetis des armes et l'attirail du commandement. Elle devait être si grande qu'on fût honoré de la servir sans récompense. Hommages et soupirs n'allaient pas aux plus belles, mais aux plus puissantes et aux plus célèbres.

Montanhagol, No sap per que : « Il vaut mieux qu'une dame choi-

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sisse un amant d'un rang inférieur au sien, car il lui sera plus reconnaissant de ses bontés qu'un égal et elle conservera mieux son pouvoir sur lui. »

Brei>. d'Am., 31185 :« Celui qui veut aimer doit choisir une dame d'un rang élevé, bonne et belle, » ditMatfre, et il cite, 31160, le moine de Montaudon : « Je lui serai toujours dévoué, c^r Amour me montre et m'enseigne que j'ai choisi une noble dame ; et quand même je ne jouirais pas d'elle, il m'en re^4end^a plus d'honneur que d'une autre qui me céderait. »

Dominant l'homme de si haut, la femme ne se donnait pas ; au contraire, Thomme se donnait à elle ; et, pour exprimer sa sujétion, il empruntait, métaphoriquement ou en réalité, la formule et le cérémonial de Vhommage, l'acte le plus sérieux de ces temps, car il nouait entre le suzerain et le vassal des liens plus sacrés que ceux du sang. A genoux devant le seigneur, dont il reçoit un baiser, le vassal prête serment, les mains jointes. Ainsi faisait-on en amour ; et souvent les troubadours, au lieu d'appeler mia doinpna, ma dame, celle qu'ils aiment, la nomment mi dons, mon seigneur, mon suzerain.

« A elle qui est le guide de l'honneur, je me suis juré son homme lige, à mains jointes, à genoux, «dit Mira val {Chants ain non es, M. G., 1105) K

Gaucelm Faidit, Sitôt ai tarzat, R. III, 290 : « Ma dame m'a dit de montrer dans mes chants la joie et l'allégresse qu'elle m'accorda, le jour où elle me retint à son service par un baiser.

« Je restai devant elle mains jointes, de bon cœur, à genoux, en pleurant, jusqu'à ce qu'elle m'ait pris en sa seigneurie. Et d'abord, elle s'étonna que j'eusse cette hardiesse, puis, quand elle vit ma modestie, elle reçut mon hommage, car elle reconnut que j'étais sincère... Je suis son homme lige et son serviteur. »

1. Alegret, -.4/551 cumselh[Ann. du Midi, 1907, 223) : t Je serais heureux si seulement il m'était permis de venir, les mains jointes, devant elle et de lui montrer, à genoux et en pleurant, que je lui appartiens tout entier; mais je n'ai pas la hardiesse de le lui dire ni de la regarder en face ; je reste les yeux baissés, tant j'ai peur qu'elle ne souffre pas mon audace et me prive de sa gracieuse compagnie. >

Peii-e Ramon, Ar ai ben d'amor, R. V, 325 : « Je mourrai par ma sottise, car je n'ose lui montrer ni lui dire la douleur qui me fait souffrir... J'aurais grande envie de venir vers elle, à genoux, les mains jointes, lui faire hommage comme un serf à son seigneur, et, en pleurant, demander merci. »

Matfre Ermengau, Brec. d'Am., 31555, a paraphrasé ces vers. Cf. encore Guilhem de Saint-Didier {Aissi cum es belha, R. III, 300) et les exemples donnés par De Lollis, dans G iorn.slor. kll. iîal., 1898, Suppl. I -.siil Canzonière di Chiaro Davanzaii.

SOUMISSION AVEUGLE DE l'aMANT 79

§ 15. Soumission aveugle de V amant ; réi>ùlte des amants contre les femmes indignes.

L'amant se livrait sans réserve, comme un serf qu'on pouvait vendre ou tuer.

Amanieude Sescas, R. Lex., I, 503, A i^os que ieu am : « Vous pouvez, s'il vous plaît, me donner, me vendre, ou me mettre en gage, comme si vous m'aviez acheté à la foire. »

Peire Vidal, R. III, 323, Pus tornatz sui : « Je puis bien dire que je lui appartiens sans réserve : elle peut me donner ou me vendre. »

Augier, Per ços, belha, R. III, 105 : « Je suis vôtre, sans mentir ; si vous voulez, vous pouvez me tuer. »

Guilhem Adhémar, S' ieu conogues, R. III, 195 : « Je suis son homme et elle peut me vendre ou me donner ; qu'elle se souvienne de Guilhem Adhémar ! »

Bernard de Ventadorn, M. G., 707 : « Je me mets à sa merci pour qu'elle me donne ou me vende suivant son plaisir. )>

Sordel, Donna mieils quom : « Noble dame, jamais vous ne me fereï supporter tant de chagrins que je ne vous en sois encore reconnaissant ; tout ce que vous ferez ou direz sera pour moi un bienfait ; s'il vous plaît de me tuer, je remercie Dieu de ma m*rt.

« Je me suis rendu à vous à merci, Dame, vous êtes maîtresse de ma vie et de ma mort ; et que Dieu ne me sauve point, s'il vous plaît que je meure, quand même je prétendrais guérir. »

Humble et dévoué, craintif et soumis, le chevalier ne doit jamais oublier, même quand la dame se rend, l'infinie distance qui les sépare.

« Quand la dame se rend à son chevalier, que doit-il d'abord baiser, la bouche ou les pieds? » demande Thibaut de Champagne {Hist. litt., XXIÏI, 789). — « La bouche, répond Baudouin, car, en baisant la bouche, descend au cœur une douceur par où s'accomplit le grand désii* qui fait qu'on s'entr'aime. » — « Les pieds, proteste Thibaut ; celui qui veut d'abord baiser sa dame sur la bouche n'aima jamais de cœur ; c'est ainsi qu'on baise la fille d'un berger. »

Le respect obligeait le chevalier à obéir, à révérer, à baiser les pieds et aussi à fermer les yeux ; si, par hasard, ils s'ou\Tent malgré lui, il est tenu de ne pas croire ce qu'ils ont vu.

« Lorsque leur dame se conduit mal, les vrais amants ne doivent pas en croire leurs propres yeux, » dit le biographe de Bernard de Ventadorn [Hist. Lang., X, 219).

Peire Rogier, Al pareissen de las flors, R. III, 2(3 : « Le véritable amant ne doit pas croire les témoins, ni même ses propres yeux,

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lorsqu'il s'agit d'une trahison de sa dame. Qu'il croie ses explications, quand même elle n'affirmerait pas sous serment, et qu'il oublie ce qu'il a vu. »

Amanieu de Sescas, El tems^ R. II, 270 : « Si elle vous rend jaloux et vous explique que ce que vous avez vu de vos yeux n'est pas vrai, dites-lui: Dame, je suis certain que vous me dites la vérité : j'avais rêvé. »

Conséquence naturelle de la supériorité sociale de la dame sur l'amant, de tels conseils ne s'accordent point avec l'ensemble de la théorie occitanique. Les beautés volages, fantasques, capricieuses, peuvent bien exercer leur tyrannie dans les romans bretons, dont l'idéal est la femme ; elles dérangent la belle ordonnance du système des troubadours, qui, dans leurs amours, marchent Tceil fixé sur le bien et ne confient leur cœur qu'aux mains les plus dignes.

Aussi, lorsqu'ils sont trom*pés, au lieu de s'obstiner, comme Peire Rogier ou Amanieu de Sescas, dans l'aveugle adoration d'une idole dérisoire, d'autres la brisent de leurs propres mains ou la marquent du signe d'infamie.

Gaubert de Puycibot, à en croire son biographe provençal, avait été victime d'une lamentable aventure. « Gaubert fut gentilhomme, fils du châtelain de Puycibot... Il fut moine en son enfance et, par amour de femme, il quitta son couvent et se fit jongleur; il alla dans les cours et fit de belles chansons. Puis il s'éprit d'une belle et noble damoiselle... et elle ne voulut l'aimer que s'il la prenait pour femme... Il l'épousa et il la tenait en grand honneur.

« Il dut s'en aller en Espagne et la dame resta au logis. Un chevalier du pays réussit à la séduire ; il la garda longtemps pour maîtresse et puis s'en débarrassa vilainement. Quand Gaubert revint d'Espagne il passa par la ville où elle se trouvait. Et quand vint le soir, il sortit, parce qu'il avait envie de filles, et il entra dans une pauvre auberge où on lui avait dit qu'il y en avait une fort belle. C'était sa femme, et quand il entra et qu'il la vit, ce fut entre eux une grande douleur et une grande honte. Il resta cette nuit avec elle, et le lendemain il l'emmena dans un monastère, où elle se fit nonne. Et, après ce chagrin, il cessa de chanter. )>

Je ne garantirais point, dans ses détails, l'exactitude de ce triste roman. En tout cas, Gaubert crie contre celle qui l'a trahi :

Partit de joi, R. V, 51 : « Avec hypocrisie, elle sut me rendre fou d'elle et cacher ses trahisons jusqu'à ce qu'elle eût fait de moi son esclave ; puis, quand elle se crut sûre de moi, son caprice changea ;

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