RÉVOLTE DES AMANTS
elle n'attendit pas la fin de l'année pour écouter un faux amant et coucher avec lui sous la même couverture. »
Be s cujet, R. III, 365 : « J'étais aveuglé par ma sottise, et Amour avait tant faussé mon jugement que j'ai aimé une folle ; je la prenais pour une fleur de beauté et de mérite ; mais maintenant je ne suis plus en tutelle et je vais suivre le droit chemin, et je reconnais que j'ai eu tort d'aimer une sotte. Que doit-on demander à une femme? Qu'elle sache plaire par ses bonnes actions.
« Je l'aimais tant que mon cœur ne songeait qu'à raconter à tou?^ ses louanges et son mérite ; je ne savais pas sa folie, alors que personne ne l'ignorait. Je chantais la valeur et le mérite qu'elle n'avait pas. Elle a démenti par sa conduite le bien que j'avais si souvent dit d'elle ; mais je n'avais pas menti, je croyais dire la vérité.
« Car, même quand il est trompé, le véritable amant ne doit jamais croire, d'aucune façon, que celle qu'il aime le trompe : il prend la honte pour l'honneur et la folie pour la sagesse. C'est pourquoi, tant que je l'ai aimée de cœur, j'ai chanté ses louanges, quoiqu'elle ne valût rien ; et, si j'ai ainsi failli en mentant, maintenant je dis la vérité toute nue, en pénitence de mon mensonge...
« Je sais que j'ai tort de parler ainsi. Dame, si je dis des choses honteuses, c'est que vous en faites ; vous tomberez bientôt dans le déshonneur, et tous les deux nous courons à notre perte, v©us par vos actions et moi par mes dires... »
Mira val (Andraut, le Troubadour Raimon de Miraçal^ p. 124) : a C'est un méchant salaire que ma dame a reçu, puisque, par sa cupidité, elle a perdu sa bonne renommée ; si j'avais su qu'elle fût venue dans un but intéressé, j'aurais pj la payer moi-même.
« Il aurait certes mieux valu pour elle qu'elle fût mon amante sans aucun profit et qu'elle n'eût pas vendu sa perfide beauté...
« Je suis tout disposé à vous faire payer cela bien cher : si jamais je vous fis monter haut par mes louanges, je vous ferai descendre très bas désormais...
« Chanson, va-t'en dire que je sais une dame à vendre. »
Bernard de Ventadorn (tenson avec Peire d'Auvergne, R. IV, 5) r « Peire, j'ai le cœur douloureux, car il me souvient d'une traîtresse qui m'a tué, je ne sais pourquoi, car je l'aimais sincèrement. J'ai longtemps attendu en vain et, si j'avais attendu plus longuement, la dame eût été encore pire. »
Peire Cardinal, Be tenh per fol {Parn. occit., 306) : « Je prends congé d'elle pour toujours ; je ne lui appartiendrai jamais. Jamais je n'ai trouvé de foi en elle, rien que mensonge et trahison. »
82 l'amour et LA- FEJIME EN OCCITANIE
Alberlet de Sisteioii, En amor troh, canzoniere A (dans St. di filol ronmîiza, fasc. 7, 160-161) : « Je n'ai trouvé chez les femmes Cfiie déception, tromperie et faux semblants, mensonge et trahison. »
§ 16. La femme adorée comme un Dieu,
Mais, lorsqu-e la dame se montre droite et fidèle, ou accessible, l'humilité et la dévotio?i de ranumt doivent dépasser toute borne. La dame n'est plus un suzerain, un maître ; elle devient un dieu. Il ne suffit plus d'obéir, il faut adorer, et les galants sont tenus de se livrer aux aberrations d'une idolâtrie sacrilège :
Breff, d'Am., 27460: « De même que le Créateur qu'on doit adorer de bon amour, avec tout son cœur, toute sa raison, toute son intelligence, de même ils aiment les femmes, dans l'intention de pécher, et ils en font leur divinité. Et, en les adorant, ils adorent certainement Satan et font leur dieu du déloyal diable, Satan, Bélial. »
Chez les troubadours, on ne trouve guère d'exemples de cette folie ; car, bien qu'elle soit la conséquence de ce principe que l'amant doit choisir une dame aussi supérieure à lui que possible ; que, par suite, il se trouve vis-à-vis d'elle comme le vassal devant le suzerain, comme le serf devant son maître, comme l'homme devant Dieu, ils répugnaient à cette exagération qui, plus tard, dans les romans de langue d'oïl, fut la première règle de l'amour œurtois. Voici néanmoins quelques passages significatifs.
Amaut de Marveil, Totas bonas, R. V, 48 : « Elle et Dieu se partagent mon cœur ; et la part que Dieu en possède, il la tiendrait d'elle en fief, si Dieu pouvait être vassal. »
Bernard de Ventadorn, Quan la douss^aura^ R. III, 84: «Quand souffle la douce brise de votre pays, je crois sentir un parfum de paradis... Que j'aie vos regards, que je contemple votre visage, il ne m'en faut pas plus pour croire posséder Dieu. »
Guilhem de Cabestaing, Aissi cuni selh., R. III, 111 :« Si j'étais aussi fidèle à Dieu qu'à vous, j'entrerais tout droit en paradis. »
Thibaut de Champagne, Hist. litt., XXIII, 784 : « Dame, si je priais et servais Dieu comme vous, certainement nul ne serait en paradis placé aussi haut que moi I Mais je ne puis ser^-i^ et prier que vous, »
Lancelot (le Conte de la Cliarrette, 4669-4734). va rejoindre dans son lit la reine Guenièvre: « Il vient au lit de la reine, l'adore et s'incline devant elle, car il n'y a pas une sainte relique à laquelle il croie autant », et, quand il la quitte, « avant de partir, il fait comme devant un autel ».
TIMIDITÉ DE l'amour OCCITANIQUE 83
Peire Vidal, dans Bre^. d'Am., 29992 : ft Dame excellente, je crois voir Dieu lorsque je contemple votre beau corps ^. ))
§ 17. Timidité de V amour occitatiique.
En général, les troubadours évitent ces fâcheuses hyperboles et se contentent de professer envers la dame un tel respect que fort souvent ils n'osent même pas lui avouer leur amour.
Aimeric de Sarlat, Qiian si cargo, R. III, 384 : (« Enveloppé de ma grande tristesse, je traîne le chagrin des peines d'amour et je viens, franc et obéissant, vers celle qui jamais par moi ne saura mon désir. »
Aimeric de Pégulhan, Montas ^etz, R. IV, 435 : « Je n'ai pas l'audace de vous prier de m'aimer... Souffrez que je vous aime. Je ne vous demande pas d'autre faveur, et, celle-là, vous ne pouvez pas me la refuser. »
Arnaut de Marveil, dans Breç. d' A m., 30S60 : « Je meurs d'amour pour vous et n'ose vous prier que dans mes chansons. »
Peire Ramon, Si cum celuy, R. V, 324 : « Je suis si épris de son amour que je ne pense pas à autre chose et ne puis en détourner mon cœur ; qu'elle m'accorde la grâce de me laisser contempler humblement, en suppliant, à genoux, sa belle personne gaie, bien faite et gracieuse, ses doux regards et ses fraîches couleurs I Je ne désire pas autre chose ici-bas ! »
Aimeric de Sarlat, Fis e leials, R. III, 386 : « Pur et loyal, sans artifice, vaincu d'Amour, j'aurais en paix souffert mes douleurs, car jamais je ne me plaignis ni ne murmurai ; et, sans être aimé, j'ai longuement aimé votre noble personne. Dame à qui je me suis donné I et puisque rien ne peut faire que vous m'accordiez merci, m'éloignerai-je de vous? Non, je ne pourrais ? »
Peire Vidal, Si col paubres, R. III, 319 : « Comme le j>auvre, au seuil du château, n'ose se plaindre, si grande que soit sa misère, de