LA PROVIDENCE ET L ADULTERE
Sur les lè\Tes des amants, le nom de Dieu et celui de la dame se mêlent sans cesse :
Pons de Capdeuil, Humils e fis e francs, ï\. III, 174 : « Je vous aime tant que je ne pense pas à autre chose, même quand je pnc Dieu. »
Uc de la Baccalaria, Per grazir, R. III, 342 : (f Je vous le jure par les saints Evangiles, depuis que j'ai donné mon cœur à ma dame, quand je dis Pater noster, je pense à elle avant d'être arrivé à in cœlis,
Bernard de Ventadorn, En abril, R. III, 82 : « Dieu doit bien s'étonner que j'aie pu quitter ma dame ; et il doit m'être bien reconnaissant que j'aie voulu l'abandonner pour lui ; il sait bien que, si je la perdais, je n'aurais plus jamais de joie, et lui-même ne pourrait pas m'en consoler. »
Et ces vertueux amants appellent à chaque instant la Providence au secours de leurs désirs.
Uc de Saint-Cire, Très enemics, Bartsch, Chrest. : a Je ne prie Dieu que d'une chose, qu'il me fasse trouver grâce devant vous. »
« Dame, dit Guilhem de Cabestaing (Aissi cum selh., R. III, 111), nuit et jour, à genoux, je prie dans mon cœur sainte Marie qu'elle me fasse avoir votre amour. » — «Je prierai toujours Dieu qu'il vous force à m'aimer, )^ dit le grand baron (A. le Chapelain; I, sect. E);et les amants que le Chapelain met successivement en scène ne manquent point de dire à peu près la même chose (sect. B, C, D, D^, E ^).
La religion se mêle si intimement à l'amour que la piété devient une des premières qualités de l'amant. « Une chose im.porte plus que toute autre, assure l'auteur anonyme de V Insegnaniento d'amore ^ {Un no^ello pensierOy Mon. Crest., II, 312), c'est de rester pieux et d'aimer Dieu par-dessus tout. Garde-toi de railler les pauvres et, si tu viens à parler avec une dame, ne la fais pas rire trop ouvertement, car Salomon et la Sainte Ecriture ont -dit que rire témoigne une folle nature. »
Aussi, une cause légitime de rupture entre les amants, c'est l'hérésie de l'un ou de l'autre, si in veritate catholicse fidei errare deprehendelur. (A. le Chapelain, p. 248.)
§ 20. Unions mystiques, La Providence invoquée au secours
de Vadultère.
Si pur qu'on l'ait parfois imaginé, l'amour qui lie irrégulièrement
1. Il faut noter que le traité d'A. le Chapelain a été condamné par rautorilc ecclésiastique, le 7 mars 1277, en même temps que les erreurs de Siger de Brabant.
2. Cet insegnamenlo appartient à la tradition occitanique et ne se rattache point au siil nuovo.
deux personnes engagées à d'autres devant les autels sent vaguement l'adultère. Chez certains poètes, il semble pourtant une union aussi légitime que le mariage chrétien, se superpose à lui, se contracte solennellement en présence de témoins et au nom du Rédempteur, se consacre par le don de l'anneau.
Girart de Rossillon, R. Lex., I, 176 : Girart aimait la belle Elissent et en était aimé, quand l'empereur Charles la demanda en mariage ; pour ne pas la priver de la couronne de France, Girart se sacrifia et consentit à épouser la sœur d'Elissent, Berte. Les deux cérémonies furent célébrées le même jour; mais, avant de se séparer, Girart et la nouvelle impératrice, mariés chacun de son côté, contractèrent entre eux une sorte de mariage mystique, en présence de la femme de Girart. a Le lendemain, au point du jour, Girart conduisit la reine (Elissent) sous un arbre; il avait emmené aussi deux comtes et sa femme. « Femme d'empereur, dit-il à Elissent, que pensez-vous de « cet échange que j'ai fait entre vous et votre sœur? Je sais bien que « vous m'en tenez pour méprisable. » — « Non, seigneur, mais pour « homme de bien et de mérite. C'est par vous que je suis reine; et « ma sœur, vous l'avez prise pour femme pour l'amour de moi. Soyez- « en garants et témoins, vous deux, comtes Gervais et Bertolais, et « vous, ma chère sœur, ma confidente et, par-dessus tout, vous, « Jésus le Rédempteur : devant vous, avec cet anneau ^, je donne au « duc Girart mon amour je lui donne la fleur d'or de mon écrin, je « l'aime plus que mon père et mon mari. »
Et leur amour dura toujours, pur de tout reproche : « ce n'était que bon vouloir et entente cachée. Mais Charles en fut si jaloux que, sous d'autres prétextes, il fit injure au duc, et ils se livrèrent de grandes batailles dans les plaines d'herbes ».
Je doute fort que cette union mystique ait jamais été célébrée ailleurs qu'au pays des songes. Mais on vit des choses aussi folles. Des amants se croyaient réellement tenus vis-à-vis de Dieu par leurs serments, même quand ils étaient jurés en violation de la foi conjugale, et l'intervention du clergé leur paraissait nécessaire pour les rompre. Peire de Barjac [Tôt francamen, Bartsch, ChresL), trouvant que sa dame le fait attendre trop longtemps, la dispense de la nuit qu'elle lui avait promise et lui propose de se faire délier par un prêtre de leurs engagements réciproques : « Si les promesses et les serments que nous
1. Cet anneau, Girart le donne à garder à sa femme ; elle le lui rend, lorsqu'il se décide à aller implorer la protection d'Elissent : « Elle vous a donné cet anneau, dit Berte, en présence de témoins, avec tout son amour, de cœur vrai. Seigneur, vous me l'avez donné, je l'ai gardé, quel que fût mon besoin; je ne m'en suis pas défait. »
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avons échangés jadis nous gênent pour nous séparer et rompre notre amour, allons entre les mains d'un ])iôtre, déliez-moi de ma parole, je vous délierai de la vôtre et désormais libres nous pourrons aimer loyalement, chacun de notre côté. »
André le Chapelain considère l'adultère comme une sorte de mariage. On ne doit aimer que les femmes dignes d'être épousées (règle XI) ; celles dont meurt l'amant sont tenues à un veuvage de deux ans (règle VII). « Une femme qui veut aimer, dit Sordel {Aissi cum tesaurs, 1127), doit s'en tenir à un seul amant et encore, qu'elle fasse bien attention qui elle prendra ; car, une fois qu'elle l'aura pris, elle ne pourra pas plus le quitter qu'une femme changer de mari ; et même elle lui est plus liée ; car les mariages se rompent pour cause de parenté, tandis que la cnort seule peut rompre l'amour, ou une faute mortelle. »
En ces temps naïfs, les fidèles vivaient avec le Christ, la Vierge et les Saints dans une familiarité peu respectueuse, mais touchante. Le jour de la Saint-Martial, dans les églises de Limoges, chaque psaume se terminait par une ronde, et on chantait : « Saint Martial, priez pour nous et nous danserons pour vous ^. » — Un jongleur se retire dans un monastère ^ pour y finir ses jours en paix ; mais, ne sachant ni Pater ni Ai^e et voulant pourtant se rendre agréable aux puissances du ciel, il se place devant la statue de la Vierge et exécute pour elle la série de ses farces, seul hommage dont il soit capable, jusqu'à ce qu'il tombe d'épuisement. Alors Marie descend du paradis, escortée parles anges, et essuie doucement la sueur du pauvre paillasse. — Un larron se recommande à Notre-Dame toutes les fois qu'il va voler ; il finit par être pris et pendu {Hist. litt., XXIII, 120) et la Vierge le sauve, en le soutenant de ses propres mains au gibet, pendant deux jours et deux nuits. — Tous les soirs, un moine s'échappe du couvent et passe la rivière pour retrouver sa maîtresse, et il ne manque jamais de prier Marie de favoriser sa traversée. Au cours d'une de ces équipées, il se noie et les démons, à juste titre^
1. Fauriel, Hisl. poésie prov., I, 168 et suiv. En 589, un concile de Tolède avait proscrit les danses et les chœurs profanes dans les églises. Cette interdiction est renouvelée par un concile tenu à Rome en 826, 30« canon : « II y a des personnes et surtout des femmes qui, à la Nativité et aux autres fêtes de la religion, se rendent à l'église, non pour des motifs convenables, mais pour danser, pour chanter des paroles honteuses, pour former et mener des chœurs, tellement que, si elles sont arrivées avec de légers péchés, elles s'en retournent avec de plus graves. »
Nous ne rappelons que pour mémoire la fête de l'Ane et celle des Fous, et les Statuts de Turin qui défendent aux courtisanes l'accès des églises pendant les cérémonies nocturnes.