LA PROVIDENCE ET L ADULTERE
maintenant elle m'a manqué et je me sens précipité de haut en bas et j'ai le cœur sevré de toute joie.
« J'ai le cœur triste et dolent des faveurs que j'eus de votre noble corps ; car je vois que votre désir a changé, celui que vous aviez à l'époque où Dieu voulait nrwn bonheur. Ah ! que la séj>ara^tion me déchire I et puisque notre amour est fini, c'est à la raale heure que je vis votre corps et que je connuâ votre bien.
« ... Sans vous je ne veux pas guérir ; sans vous, je ne veux pas que Dieu m'aide ni ne m'accorde joie et salut. »
Raimon de Mira val {le Troubadour R. de Miraval, par Andraut, p. 148) : « Puisque je vois le salaire diminuer et la peine aller croissant, elle ne m'aura plus à son service ; que Dieu me donne de trouver mieux ailleurs ! »
Guillaume de Nevers, amoureux de Flamenca \ supplie dévotement Dieu, Notre-Dame et tous les saints de lui fournir le moyen de parvenir à elle malgré la surveillance de son mari. Il récite deux ou trois Pater et une courte oraison que lui avait enseignée un saint ermite, les soixante-douze noms de Dieu en grec, eu hébreu et en latin. Après quoi il ouvre au hasard un psautier et, étant tomljé sur les mots Dilexi quoniam (Ps. cxiv), il est rempli de joie : « Dieu sait ce que je veux ! « s'écrie-t-il en fermant le livre. Ailleurs il s'écrie : « Beau sire Dieu, je donnerais aux églises et aux pauvres toutes les rentes que j'ai en France si vous me laissiez voir ma dame et je vous dispenserais de ma place en paradis ! »
Arnaut de Marveil, A guiza de fin amador, R. III, 226 : « Chanson, va-t'en vers la meilleure et dis-lui que je lui demande merci... Si Dieu me fait jouir de son amour, un désert avec elle me semblerait le paradis, »
Id., Dona genser quieu, R. III, 199 : « Je prie cent fois Dieu nuit et jour qu'il m'accorde la mort ou votre amour. Dame, si Dieu ffii'accorde votre amour, j'appartiens cent fois plus à vous qu'à moi. »
Cuiraut de Borneil, Reis glorios, Bartsch, Chrest., 99: «Roi de gloire, vraie lumière et clarté, Dieu puissant, Seigneur, prêtez à mon compagnon votre aide fidèle ^1 Je ne l'ai pas vu depuis cpie la nuit est tombée et voici l'aube.
1. Langlois, la Société française au xni^ siècle d'après lesromaîis, p. 154.
2. Le compagnon, comme l'indique la dernière strophe, s'occupe aux besognes les plus profanes. On voit combien la prière du veilleur est sacrilège.
Cette pièce est le type des compositions appelées aubes, un des g^ires les plus artificiels de la poésie provençale. Pour s'assurer une nuit tranquille et être réveillés avant le jour qui les ferait découvrir, deux amants apostent un veilleur, chargé de les tirer de leur sommeil au moment où l'aube paraîtra ; il les avertit par son chant.
« Beau compagnon, dormez-vous ou veillez-vous? ne dormez plus; réveillez-vous doucement, je vois croître à l'Orient l'étoile qui précède le jour, je la reconnais bien, voici l'aube.
« Beau compagnon, je vous appelle en chantant, ne dormez plus ; j'entends pépier les oiseaux qui attendent le jour dans le bocage et j'ai peur que le jaloux (le mari) ne vous attaque, et voici l'aube.
« Beau compagnon, mettez-vous à la fenêtre et regardez l'aspect du ciel ; vous reconnaîtrez que je suis un fidèle gardien ; si vous ne le faites pas, vous aurez à en pâtir et voici l'aube.
« Beau compagnon, depuis que vous m'avez quitté, je n'ai pas dormi et je suis resté à genoux, priant le Fils de sainte Marie de me rendre mon loyal compagnon^ et voici l'aube.
« Beau compagnon, avant de franchir le seuil, vous m'aviez prié de ne pas m'endormir et de veiller toute la nuit jusqu'au jour, et maintenant vous ne vous souciez plus de mon chant ni de ma compagnie, et voici l'aube.
« — Beau doux compagnon, je suis en si douce compagnie que je voudrais que le jour ne se levât point ; je tiens dans mes bras la plus belle qui jamais naquit et peu m'importent le jaloux ni l'aube ! »
Thibaut de Champagne, Hist. litt., XXIII, 782 : « Je l'aime plus que nulle chose vivante ; que Dieu me donne de tenir dans mes bras son noble corps ! »
Descort, publié par P. Meyer, Rom., 1872, 403 : « Que Dieu m'accorde de la tenir un soir dans mes bras à ma guise, de l'étreindre contre moi, en chemise, toute nue I »
Gautier d' Au pais (Hist. litt., XXIII, 771) : « Disons Pater noster. Que Dieu et saint Waast fassent que tous les amants loyaux jouissent l'un de l'autre et qu'avec grand plaisir ils s'entretiennent ensemble, embrassés, nu à nue. »
Ghiaro Davanzati, Non già par gioia, Mon. Crest., II, 256 (pièce imitée de Sordel, Bels cavalers) : « Va, chansonnette, à ceux qui sont épris d'amour ; qu'ils prient Dieu pour l'amant qui est mort et qui a quitté ce monde ; que Dieu l'aide, lui et tous les autres amoureux ! Qu'il adoucisse l'orgueil des dames, afin qu'elles se montrent plus généreuses envers leurs amants et ne les fassent pas vivre dans la douleur, »
Lorsque des amants adultères succombent à la vengeance du mari, on recueille pieusement leurs dépouilles dans le même tombeau. D'après la biographie de Cabestaing [Hist. Lang., X, 310 ^), le roi
1. Cette biographie, est-il besoin de le dire, n'a rien d'historique.