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IMPIÉTÉ DE CERTAINES AMOURS

Aragond fit enterrer ensemble, devant la porte de l'église de Perpignan, Guilhem et sa dame. Et, pendant des années, les chevaliers du Roussillon, de la Cerdagne, du Narbonnais et de la Catalogne leur firent dire une messe anniversaire, et tous les vrais amants et les vraies amantes priaient Dieu pour le salut de leur âme.

La châtelaine de Vergi et son amant périssent à peu près de la même façon que Cabestaing et sa maîtresse ; le poète demande pour leur âme les prières de ses lecteurs {Rom., 1892, 149) :

Or prions pour les deux amants, Et pour les autres bonnes gens ; Que Dieu nous veuille tous aider, Et nous tire tous d'encombre.

Une dame mariée à un vieux baron qui la tient enfermée demande au Seigneur de lui envoyer un amant sans qu'on le sache (Marie de France, le lai d'Yonec). Sa prière est exaucée. Le galant entre dans sa chambre sous la forme d'un oiseau, et elle en obtient un fils. Le mari tue l'oiseau, le lils tue le mari ; la dame meurt et on l'enterre en grande pompe, non avec le mari, mais avec l'ancien oiseau. Que Dieu leur fasse bonne merci !

C'est Dieu qui délivra Iseut du bûcher, dit l'auteur du Domnei des amants {Rom., 1896, 507), car il est le protecteur des loyaux amants,

« C'est Dieu qui fait l'amour sincère de deux amants qui s'aiment de cœur, )> dit Giacomino Pugliese {Isplendente Stella d'albore, Ant. Rime I), après avoir rappelé à sa dame qu'il l'a tenue dans ses bras.

On appelle quelquefois le ciel à l'aide des exploits les plus scabreux. Les douze pairs se trouvent à la cour du roi Hugon. Après boire, ils se livrent à de sottes vanteries, ils s'épanchent en d'étourdissantes hâbleries et Olivier se fait fort, si on lui confie la fille du roi leur hôte, de lui prouver son amour, en une seule nuit, plus que ne fit Hercule aux cinquante filles de Thestius. Hugon, qui entendait mal la plaisanterie, exige, sous peine de mort, que le héros exécute ce programme. Il ne lui restait qu'à périr ou à invoquer la Providence. On n'y recourt jamais en vain ; un ange descend du ciel annoncer à Olivier qu'il peut compter sur l'assistance divine et, grâce à elle, il vient à bout de cette entreprise désespérée [Le Voyage de Char- Icmagne).

§ 21. Impiété de certaines amours.

Aux naïvetés de cet abandon à la Providence répondent les accents d'une joie voluptueuse, franchement païenne et sacrilège. Beaucoup d'impies, en ces temps primitifs, plaçaient déjà le paradis dans les

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veux de leurs dames et, dan^s une intention dérisoire, opposaient leurs sensuels égarem-ents aux froides splendeurs du ciel.

Eu paradis va Qui a belle amie, Nul autre n'y va !

Nul n'y doit aller S'il n'a belle amie ; Hélas, je n'irai^ !

Aucassin et Nicoleile {Hist. litL, XXIII, 751) : « Qu'ai-jeà faire en paradis? Je ne demande point à y entrer, à moins que je n'y aie Nicolette, ma très douce amie que j'aime tant. Car en paradis ne vont que les vieux prêtres et les vieux boiteux et les vieux manchots qui nuit et jour salivent devant les autels et dans les vieilles églises, et tous ces manteaux râpés et tous ces va-nu-pieds rongés d'écrouelles, qui meurent de faim, de soif, de froid et de misère. Ceux-là vont en paradis ; je n'ai que faire avec eux. Mais je veux aller en enfer ; car en enfer vont les beaux clercs et les beaux chevaliers qui sont morts dans les tournois et dans les nobles guerres, les bons sergents et les francs hommes ; avec eux je veux aller ; et y vont aussi les belles dames courtoises qui, en même temps que leur mari, ont deux amis ou trois ; et l'or et l'argent y vont, avec le vair et' le petit-gris ; et les joueurs de harpe et les jongleurs y vont, avec'les rois du monde ; avec eux je veux aller, pourvu que j'aie avec moi Nicolette, ma douce amie. »

Daudes de Prades (qui fut chanoine), Tan sert al cor, R. V, 126 : « Je ne veux pas du tout aller en paradis, parce que là je ne pourrais pas aimer celle en qui régnent jeunesse et beauté ^. »

Chiaro Davanzati, Ant. Rime IV, sonn. Donzella gaia : « Vous êtes si belle que certainement Dieu vous forma de ses propres mains à la ressemblance des anges... Puisque je puis rester à votre service, mon cœur ne croit pas à d'autres paradis. »

Id., Ant. Rime III, ch. La gioia e Vallegranza : « J'ai vu ses yeux, sa bouche et son doux sourire, j'ai entendu ses paroles d'amour, je ne désirerai jamais d'autre paradis. »

Raimon Jordan, La clar tems, R. V, 380 : « Je l'aime et la désire tant que, si j'étais surpris par la mort, je ne prierais pas Dieu de m'accueillir en son paradis ; je ne lui demanderais que le temps de passer une nuit avec elle, »

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