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ÉVOLUTION DE LA POÉSIE LYRIQUE

Gailhem Adhémar, Non pot esser, R. III, 197 : « Si le roi AIj>lionse et les meilleurs barons de la chrétienté partaient en croisaiie contre les Sarrazins, ils feraient, par le nom de Dieu I un acte bien méritoire, si seulement ils emmenaient avec eux le mari jaloux qui enferme ma dame ! Il n'y a pas de péché qui ne leur fût pardonné ! »

Et les Goliards, ces clercs blasphémateurs qui ont parodié les psaumes et les évangiles, saluentleur maîtresse des noms de la Vierge, Ai>e^ mundi luminar ; Ai^e, miindi ro&a; Ave^ virgo gloriosa, steUa matutina.

Schmeller, Carmina Burana, p. 141, n^ 50 : « J'ai vu la fleur fleurie, j'ai vu la fleur des fleurs ; j'ai vu, plus belle que toutes, la rose de mai ; j'ai vu, plus éclatante que toutes, l'étoile splendide que j'ai toujours aimée.

«Salut, très belle, ô perle précieuse; salut, honneur des vierges, ô vierge glorieuse ! Salut, lumière du monde ; salut, rose du monde, ô Blanchefleur, ô Hélène, ô noble Vénus !

« Alors l'étoile du matin me répondit : Que Celui qui régit le ciel et la terre, qui met les violettes dans l'herbe et les roses dans les épines, soit pour toi le salut, la gloire et la guérison !

« J'ai perdu le boire et le manger, le sommeil ; je ne puis trouver de remède à mes maux. Christ, ne me laisse pas périr ainsi ; daigne secourir ce misérable ! »

Et la lumière du monde répond : « Dis-moi donc, jeune homme, ce que tu portes dans ton cœur. Demandes-tu des richesses, aimes-tu les pierres précieuses? Si je le puis, je te donnerai ce que tu cherches... Mais je ne sais pas le deviner : vois tout ce que j'ai et prends ce que tu désires.

« Je jetai mes bras au cou de la vierge, je lui donnai mille baisers, j'en reçus autant, » etc.

§ 22. Évolution de la poésie lyrique vers un idéal religieux; les amants de la Vierge ; la culte de la Vierge; la fin des troubadours.

Ces impiétés, sans être rares, n'empêchaient pas les troubadours d'évoluer vers un idéal de plus en plus spirituel. Allié à la foi, même lorsqu'il était coupable, chaste et moral fort souvent, leur amour tendait à devenir exclusivement chrétien. De grands mouvements religieux secouaient le xiii® siècle, et les brûlantes effusions de la charité alternaient dans les âmes avec les recherches théologique?. N' At de Mons, Guiraut Riquier, composent en vers d'arides sermons ^.

1. Cf. Anglade, U Troubadour Guiraal Riquier, p. 278 et suiv.

Ce dernier s'éprend même d'une dame allégorique, la Raison^, et une littérature demi-mystique, comme le stil nuoi^o^ semble sur le point d'éclore. Mais les catastrophes qui bouleversaient le Midi larirent les sources de l'inspiration ; le soufTle manqua aux poètes pour gravir les sommets et, incapables de changer leur manière, au lieu de s'envoler vers le ciel, ils le rabaissèrent aux petites gentillesses de la tradition courtoise ; ils choisirent leur dame au paradis, mais ils continuèrent à la chanter comme si elle habitait les châteaux du voisinage :

« Par son amour, j'espère croître en mérite, en honneur, en noblesse, en grande joie ; c'est vers elle seule que mes pensers et mes désirs devraient se tourner ; puisque par elle je puis obtenir tous les biens que je désire, je dois mettre tous mes soins à la servir ; car je suis aimé d'elle, pourvu que je me conduise envers elle suivant le code du véritable amant...

« Elle a une beauté si grande que rien ne peut la diminuer ; rien n'y manque, elle resplendit nuit et jour ; elle est si puissante qu'elle n'échoue en rien, elle a de la grâce en tout ce qu'elle entreprend ; elle a modestie, charité, sens, savoir, pitié et merci ; c'est pourquoi j'espère en son amour, puisqu'elle daigne m'aimer ; et il me tiendra joyeux pourvu que j'aille droit à elle ; ma dame, je puis la nommer à bon droit Belh Déport.

« ... Pour maintenir l'amour et le plaisir et la joie parfaite; pour plaire, s'il se peut, à celle qui daigna m'accorder ses faveurs, je fais une légère chansonnette, car je suis dans un tel état que ni jour ni nuit ne me quitte le parfait amour de celle qui m'affermit en amour ^. »

Cette maîtresse, c'est la Vierge. Vous ne vous en doutiez pas? Pour compléter sa ressemblance avec les dames d'ici-bas, G. Riquier va jusqu'à lui appliquer le senhal de Belh Déport, sous lequel il avait célébré pendant vingt ans les mérites d'une profane inconnue. Il ne s'était pas engagé le premier dans cette voie, et il fut suivi. Peire Guilhem de la Luzerne, Peire Espanhol, Albertet de Sisteron, Lanfranc Cicala, Bartolomé Zorzi, Daudes de Prades, Aimeric de Bélenoi, Folquet de Lunel et enfin l'école du gai saher ont usé du même procédé ; Bernard de Panassac décrit le corps de son amante divine, corps précieux, net et lisse, blanc et clair ^. Au Nord de la France,

1. Razos m'adui : « Raison et véritable amour m'amènent à vouloir souvent chanter pour ma dame la Raison. » (Savi-Lopez, Trovalori e poeli, p. 64.)

2. Ces vers de Guiraut Riquier sont cités par Anglade, les Troubadours, p. 218.

3. Noulet et Chabaneau, Deux manuscrits provençaux du xiv« siècle, p. 57. Albert le Grand, évêque de Ratisbonne, a été beaucoup plus loin {De laudihus Mariœ).

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