‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 74 sur 440 · LA DAME-PERFECTION · texte numérisé non relu

LA DAME-PERFECTION

sii claire lumière qu'elle ofîace et obscurcit celle du soleil, comme le soleil efîace la lune. »

§ 0. La Dame-perjection est à peu près la dame-an^e du Stil nuovo.

On voit que, bien avant G. Guinicelli et Dante, les troubadours avaient rêvé une dame surhumaine, étendant ses bienfaits sur le monde entier, plus éblouissante que le soleil. Ce radieux fantôme ne pouvait vivre que dans des lointains mystérieux, où son propre éclat le voilait aux yeux de ses adorateurs. Il reste, en bien des cas, une image fuyante et insaisissable, à peu près immatérielle, dont le poète ne nous apprend presque rien, pas même le nom ^. Elle ne diffère guère de la Dame-ange du stil nuovo ; comme elle, elle vient du ciel, elle a été créée par un décret spécial de la Providence, et Dieu l'a revêtue de sa propre beauté.

Peire Vidal, Moût viu ah gran^ R. V, 342 : « Quand Dieu voulut créer ma dame, il y mit toute son attention et il ne pensa pas à autre chose. »

Giraud le Roux, Nann., I, 122 : « Belle dame, quand Dieu forma votre corps amoureux, il y mit tout son cœur. »

Montanhagol, Non an tan dig : « On croirait que sa beauté vient du ciel, et elle semble une œuvre du paradis ; sa grâce paraît à peine terrestre ^. »

G. de Cabestaing, Aissicum selh, R. III, 11 : « Dieu lui-même la forma de sa propre beauté et voulut que son haut mérite fût revêtu de modestie et de douceur. »

Enfin le trouvère Thibaut de Blason, Hist. litt.^ XXIII, 765, Amors que pourra dei>enir, considère cet ange avec un effroi qui est du plus pur stil nwoç^o^ :« Quand je la contemple, elle me semble un ange spirituel que le roi du ciel a fait descendre de là-haut pour m'arracher la vie. »

1. Zenker appelle « ombre vaine » la dame de Peire d'Auvergne ; la dame de Jaiifré Rudel est si pure et si lointaine qu'Appel a pu soutenir qu'elle était la Vierge.

2. Jacopo da Lentino, Membrando dicio, Mann.,, I, 111 : « Je meurs ! elle me consume, la 'fleur qui, je le crois, naquit en paradis. » Id. Angelica figura, Mon. Crest., I, 56 : « Figure angélique..., vous ne me paraissez pas une femme en chair et en os. » — Inghilfredi, Auc//fe forle cosa, Nann. J, 57 : « Jésus-Christ la conçut en paradis et puisen tu un ange en l'incarnant. •

3. Le trouvère finit ainsi sa chanson : « Ma douce dame loyale, qui semblez iin« rose qui va s'ouvrir, allégez-moi mes doux maux. «Ces doux maux, cette vie arrachée. Cet ange cruel et impitoyable, cela se rapproche beaucoup de la Dame hybride du slil nuovo ; cf. II, ch xv.

IIG l'amour et la femme en occitame

De tous les anges du ciel, cette dame est le plus beau ; tant qu'elle habite sur la terre, il manque quelque chose à la gloire du paradis ; il reste imparfait en grâce et, sitôt qu'elle y retourne, les anges Taccueillent en chantant ses louanges^ .

« Il a plu à Dieu de m'enlever celle d'où venaient toutes mes joies et tout mon bonheur et tout ce que je pouvais faire de bien, dit Bonifci Calvo {S'ieu ai perdut). Ses actions et ses paroles furent si droites que je n'ai pas besoin de prier Dieu de l'accueillir en paradis; je ne crains pas qu'il ait mis son âme en peine, je n'en soupire ni ne me plains, car, à mon avis, sans elle, le paradis ne serait pas accompli en grâce, c'est pourquoi je ne crains ni ne redoute que Dieu ne l'ait pas prise avec lui et je ne m'en plains que parce que je suis séparé d'elle. »

Pons de Capdeuil, De tots chaitius : « Là-haut, les anges sont contents et joyeux de sa mort ; car j'ai entendu dire et il est écrit : celui que loue le peuple, le Seigneur le loue. C'est pourquoi je sais bien qu'elle est dans sa noble demeure, parmi les fleurs de lis, les roses et les glaïeuls; les anges, dans la joie, chantent ses louanges. Celui qui n'a jamais menti la placera en paradis au-dessus de toutes les autres. » (Cf. Gavaudun, Cresenz fisc serais).

LanfrancCicala, Eu non chant ge s : « Un comté n'était pas assez pour elle, c'est pourquoi Dieu a voulu !a faire régner dans le ciel ; et malgré le tort qui en résulte ici-bas, les saints anges l'ont emportée, pour leur profit^ en chantant, quoique cela tournât à notre dam ^. »

Notons un dernier trait de ressemblance entre la Dame-perfection (TOccitanie et la Dame-ange du stil nuovo, l'importance attachée à son salut et ses propriétés vivifiantes ; il faut cependant remarquer que les troubadours n'ont pas cherché dans le mot salut l'équivoque si fréquente chez Dante et ses émules (cf II, ch. xiii, § 16).

Aimeiic de Pégulhan, De tôt en tôt, R. III, 429 : « Dame, en même temps que vous, la jeunesse a été ensevelie ; la joie est tout entière enterrée et perdue ; votre salut suffisait à tout homme pour l'ennoblir et le guérir. »

Bernard de Ventadorn, M. G., 1439 : « Quand seulement vous

1. Traits imités par Dante, ch. Donne ch'auele : il cîelo che n'have alîro difello che d'aver lei et ch. Ouanhinque voile : E lo inlelletlo loro alla, sollile, Face maravigliar, tanlo c genlile.

2. Ces planhs ont été imités par les Itahens : Giacomino PugHese, Morle perche m'hai falta, Ant. Rime I, 579 ; Pier délia Vigna, Poi lanta conoscenza, Valeriani, poeii del primo secolo, I, 47 ; Pacino di ser Filippo, Quel è che per amore, Ant. Rime II, 377 ; on peut voir encore, Mon. Crest., I, 95 et 96, deux planhs anonymes, Morle fera, Dispielata morle, écrits par des dames ou au nom de dames.

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