CHAPITRE Y
LES CONVENTIONS DE L'AMOUR OCCITANIQUE (suite). LES JOIES ET LES DOULEURS D'AMOUR
§ 1. La joie d'amour (118). — §2. La douleur d'amour (120). — §3. Les morts damour (124). — §4. Utilité de l'elïort et de la souffrance (120).
§ 1. La joie d'amour.
L'amour, tel que l'ont imaginé les troubadours, est une exaltation des forces de l'être, l'enivrement de la prouesse, la floraison des vertus. Sous son impulsion, l'âme épanouit toutes ses énergies, et il déploie sa magnificence dans un débordement de joie.
PonsdeCapdeuil,Per/oic?'ylmor, R. III, 181 :« Pour la joie d'Amour et des vrais amoureux et des vraies amantes fidèles, j'écris ma chanson; je n'attends rien du printemps ni de l'été, mais seulement de la grande joie qui me rend gai et vaillant, bon plus que les excellents, parfait par-dessus les parfaits et qui me tient joyeux et amoureux. »
Bernard de Ventadorn, Pel dois chant, R. III, 86 : « La nuit, quand jedors,silerossignolchante, je me réveille tout éperdu de joie, le cœur plein de rêves d'amour, car ce fut la seule occupation de ma vie d'aimer la joie et c'est par la joie que commencent mes chants. »
Id., Tant ai mon cor, Rom., 1890, 7 : « J'ai le cœur si plein de joie que je me sens hors de l'état naturel... J'aiau cœur tant d'amour, de joie et de douceur que l'hiver me semble fleur et la neige verdure. Je puis aller sans vêtements, en chemise, car l'amour me tient à l'abri de la bise. »
Arnaut de Marveil, dans Brei^.d'Am., 32409 : « En grand honneur vivra celui à qui joie est départie. Car c'est d'elle que viennent courtoisie, plaisirs, bonnes manières, franchise et mesure, cœur d'aimer et envie de servir, égards, générosité et sagesse, beau langage et nobles réponses et toutes les bonnes qualités qui rendent l'homme gai et preux. »
Peire Ramon, dans Breç. d'Am., 32293 :« Je ne veux pas cesser
LA JOIE d'amour 119
d'être joyeux ; je suis né en joie ; et en joie, quoi qu'il arrive, j« suis et je serai, telle est ma fantaisie ; et si, de celle que j'aime, je pouvais obtenir fine joie, je serais encore plus joyeux, car une joie partagée est bien plus riche et plus précieuse et, à celui qui cherche la joie, la joie vient, certainement. »
Peire Rogier, Tant ai mon cor, R. III, 34 : a J'ai si bien établi mon cœur dans la joie que je ne puis chanter d'autre chose ; c'est la joie qui a nourri mon enfance et mon adolescence et, sans elle, je ne s^ais rien. Et je vois bien que toutes les actions des hommes les rabaissent, les font déchoir et les avilissent, toutes, excepté l'amour et la joie. » Sordel, Aitan ses plus : « Un homme n'est vivant que s'il vit dans la joie, aucune autre vie ne peut être appelée vie. Je m'efîorce donc de vivre en joie pour mieux servir celle que j'aime. Qui vit dans la douleur ne peut se comporter ni bien ni agréablement. Ma dame me fera donc merci, si elle me fait vivre en joie, puisque autrement je ne crois pas vivre. »
Bertrand Carbonel {Anglade, le Troubadour G. Riquier, 275, note) : « J'ai toujours voulu vivre en joie et je veux rester en joie tant que je vivrai... Soyons en joie, car, sans joie, il n'y a pas de vie. »
Peire Vidal, Ab Valen, R. III, 318 : « Ma dame est la source de la joie. »
Rambaut d'Orange, ^6 nou cor, R. III, 16 : « J'ai le droit de rire et je ris souvent, je ris même en dormant ; ma dame me rit si doucement qu'il me semble que c'est un rire de Dieu ; et ce rire me cause plus de joie que ne ferait le rire de quatre cents anges chargés d'assurer nïon allégresse. J'ai tellement de joie que je pourrais enrichir de ma joie mille malheureux ; et de ma joie tous mes parents vivraient joyeusement sans manger; et que celui qui veut de la joie aille en chercher ; car, moi, j'ai autant de joie de ma dame qu'elle peut m'en donner 1 »
Arnaut Daniel, Lanquan ^ei fueill : « Moi qui suis un amoureux loyal, je me tiens en joie, parce qu'Amour et joie mènent à la joie mon cœur qui ne songe pas à autre chose. »
Id., Canchai la fueîUa :« Quand de la cime des arbres tombent les feuilles et q\ie le froid s'aigrit... quand tout est gelé, je ne puis avoir froid, parce qu'un nouvel amour reverdit mon cœur...
« La vie e^t bonne, quand elle se nourrit de joie, et ceux qui crient contre elle, c'est qu'ils sont moins heureux que moi. Je ne sais en quoi je pourrais me plaindre de mon destin, par ma foi ^ ! »
1. Cf. Brci\ d'Am., 27924 ; Peàrc Vidal, A>u ni gel {Parnasse occiL, 187) ; Gmraui^ de Calanson, A leis cui am (Bartsch, Chresî.).
120 l'amour et la femme en occitanie
Mazzeo Ricco, Gioiosamente caîito, Nann., I : « Je chante joyeusement et je vis en allégresse, car, grâce à votre amour, ma dame, j'éprouve une grande joie... Comme une fontaine pleine qui déborde de tous côtés, ainsi chante mon cœur, tant il abonde et déborde de la grande joie que vous lui donnez, et je ne sais comment la cacher ; et je suis plus joyeux qu'un oiseau dans le feuillage. »
Finissons par une jolie chanson de Guillaume IX, où la joie se confond avec la dame, au point que le même mot, /oi, désigne tantôt l'une, tantôt l'autre.
Moutjauzens, Jeanroy (dans^lnw. du Midi, 1905) :« Très joyeux, je me prends à aimer une joie à laquelle je veux m'abandonner ; et puisque je veux retourner à la joie, il faut que j'aille à ce qu'il y a de mieux (la plus belle dame) ... Si jamais aucune joie a fleuri, celle-là plus que les autres doit grainer et par-dessus tout resplendir, comme un jour sombre qui s'éclaircit.
« Jamais on n'a pu s'imaginer cette joie, ni par la volonté, ni par le désir, ni par la pensée, ni par la réflexion. Elle n'a pas d'égale et, pour la célébrer dignement, il faudrait plus d'une année. Toute joie doit s'humilier devant elle et toute noblesse doit céder le pas à ma dame... Il faudrait vivre cent ans pour goûter pleinement la joie de son amour.
«Parla joie qui vient d'elle, le malade peut guérir; de ses dédains, l'homme le plus vigoureux peut mourir, le plus sage devenir fou...
« Plus belle ne fut jamais vue ni chantée ; je veux donc la garder pour moi, pour rafraîchir le dedans de mon cœur, pour rajeunir ma chair et l'empêcher de vieillir. »
§ 2. La douleur d'amour.
Mais le vigoureux élan de ces âmes vers la joie ne se maintenait que par artifice, car la dame se dérobe ou se laisse trop longtemps attendre et fait goûter à ses amants toutes les amertumes de l'espoir trompé.
« Mon parrain m'a donné en sort d'aimer sans être aimé, » constate mélancoliquement Jaufré Rudel [Lanquan lijorji, R. III, 101); et Guillaume IX {Pus vezem de nowelh, Jeanroy, Ann. du Midi, 1905) s'écrie, plein de tristesse : « Ce fut toujours mon lot de ne pas jouir de ce que j'aimais ; je n'en jouirai pas, je n'en ai jamais joui ; et,
Loffo Bonaguidi, Ispirilo d'amore, Nann. Mann., I, 361 ; Bonagiunla, Gioia ne ben, Nann., I, 144, et Tanto di fîno amore, ibid,, 146; anonyme, Mon. Crest., II, 311, etc., etc.