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LA DOULEUR D AMOUR

maintes fois, au moment d'agir, j'ai conscience que mon cœur me dit : Tout est néant ! »

A ces inévitables désillusions se joignent les souffrances que provoque la tension de toutes les facultés, la concentration de toutes les forces vers un but unique, l'absorption de l'âme dans la contemplation de la même image.

B. de Ventadorn, iVon es marai^ilha, R. III, 44 : « Mon cœur soupire et mes yeux pleurent, car je l'aime trop et j'en souffre... Quand je l'aperçois, cela se voit bien à mes yeux, à mon visage, à ma pâleur, car je tremble de peur comme la feuille au vent ; je n'ai pas plus de raison qu'un enfant, tant je suis épris d'amour ; et, d'un homme ainsi vaincu, une dame devrait avoir grande pitié... Je meurs cent fois par jour de douleur. »

M, Quant erba vertz^ R. III, 54 : « Hélas! comme je meurs de souci ! souvent, j'ai tant de peine que les voleurs pourraient m'emporter sans que j'y comprisserien... J'aime tant ma dame que je n'ose la prier de rien, lui rien dire, lui rien demander... »

Folquet de Marseille, En chantan rnaç^en, R. III, 160 : « Maintes fois, on m'a parlé et j'ignore ce qu'on m'a dit ; on m'a salué, je n'ai rien entendu. »

Gaucelm Faidit, Sitôt ai tarzat, R. III, 290 : « J'aime tant ma dame que je ne renoncerais pas à elle pour être roi de France... Maintes fois, il m'arrive de tant penser et de tant réfléchir que je n'entends pas ceux qui me parlent, et je ne fais que trembler et frissonner, et je me demande comment Dieu a pu mettre en une seule personne toutes les beautés qu'elle réunit et ses nobles paroles et son doux rire. »

Même heureux, l'amour fait souffrir, car il est impatient et insatiable.

Guiraut de Borneilh, édit, Kolsen, n° 2 (cité par Anglade, les Troubadours) : a Ne me vient-il aucune joie d'amour? Si. Alors, pourquoi suis- je triste et mélancolique? Pourquoi, je ne saurais le dire.

« J'ai bien reconnu qu'Amour ne me donne aucune joie, non, aucune... Comment? n'ai-je pas assez reçu de joie et de bien de ma dame? Si, mais elle m'en a refusé davantage. »

Guiraut Riquier, Ad un fin aman, R. III, 416 : « Une dame donna à son amant promesse d'amour et fixa le lieu et l'heure ; et, ce jour-là, il s'en allait pensif prendre sa récompense et il disait en soupirant : 0 jour, vous naquîtes à mon dam I et le soir me tue avec sa longue attente !

« L'amant était si enflammé par l'ardent désir de la joie qui lui

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était promise qu'il avait grand'peur de ne pas rester vivant jusqu'au soir ; et il disait en soupirant : 0 jour, etc.

« Nul de ceux qui virent l'amant ne put ignorer sa douleur, tant il était troublé, le visage en larmes, tant le jour lui était odieux ; et il disait en soupirant, etc.

« Le sort inflige un dur tourment à ceux qui sont en proie à Tamour. Rien ne peut les en préserver ; regardez donc cet amant et sa langueur en ce jour de chagrin ; et il disait, etc. »

A. le Chapelain, I, vi, F : «Onnepeutaimersansêtrejaloux. La jalousie est une vraie souffrance de l'âme, qui nous fait craindre de perdre l'amour de l'amante pour n'avoir pas su complaire à ses volontés ; c'est une inquiétude que notre amour ne soit pas partagé, c'est la. suspicion de l'amante, sans qu'on la croie coupable cependant. »

Id., p. 294, règle XV : « Tout amant pâlit en présence de l'amante » ; règle XVI : « Le cœur de l'amant frémit lorsqu'il aperçoit l'amante à l'improviste » ; règle XX : « L'amoureux est toujours craintif » ; règle XXIII : « Celui qui est agité par les pensers d'amour mange et dort peu » ; règle XXVIII : « La plus petite présomption force l'amant à soupçonner l'amante des plus tristes choses » ; Règle XXX : Le véritable amant est sans cesse et sans relâche assiégé par l'image de l'amante. »

/c?.,p. 318 : « Celui qui aime est enchaîné dans une dure servitude. Il croit que tout doit nuire à son amour; le moindre soupçon l'accable, et son cœur est intérieurement déchiré. Tout entretien de l'amante avec d'autres, toute promenade, tout retard inaccoutumés, l'amant craint tout cela par jalousie. »

Id., I, I : « Que l'amour soit une souffrance, il est facile de le voir ; avant qu'il soit partagé, il n'est p£>.s d'angoisse pire, parce que l'amant craint toujours de ne pas arriver au but souhaité et de peiner en vain... Nul ne peut raconter les craintes de l'amant qui n'est pas encore agréé... et puis, lorsque l'amour est partagé, de nouvelles craintes surgissent », etc. (Cf. I, vi, D^jCt i?om., 1886, 249, Manuscrit de Cambridge n° 23.)

Brei^, d'Am., 28934: « Le mal d'amour nous éprouve tant, nos yeux recommencent si souvent et si fort à pleurer qu'avec les larmes qui baignent notre face, nous pourrions nous laver les mains. » (Cf. 28865.)

Paganino di Serezano [laGra^osa dimoranza) : « Je suis séparé de mon amoureuse; les larmes montent à mes yeux comme les vagues dans la mer. »

Anonyme, sonn. Amor s'eo parto, Ant. Rime IV : « Amour, si je te quitte, mon cœur souffre et se déchire ; il veut cesser d'aimer

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et il aime ; j'ai regarde si fixement le soleil que tout ce que je voi me paraît semblable à lui.

« Mon cœur ne veut plus ce qu'il voulait, et cette volonté est si cruelle qu'elle le fait mourir, car il se rappelle les joies d'autrefois ; toute autre vie Tefïraye à mort. Hélas î nul amant au cœur vrai n'aura jamais de joie d'amour qui ne contienne plus de deuil que de douceur. En amour, le commencement est douleur et la fm est douleur, et encore plus douleur ; et le milieu est douleur ; et on l'appelle consolation ! »

Peire Ramon, dans Breç^. d'Am., 28976 : « Je vais soupirant dans mon faible cœur, car je m'aperçois que je me trompe moi-même ; je me vois maigrir chaque jour; mon corps et mon esprit s'altèrent comme si l'âme devait m'échapper ; mes soupirs me comblent ■d'angoisse; pour un peu, ils s'exhaleraient jusqu'au dernier, » (Cf. Blacas, Lo belh dous tems, R. III, 337; Montanhagol, ^r ab lo coinde pascor ; Sordel, Allas e quem fau] etc., etc.)

Trouvère anonyme, cité par Jeanroy, dans Petit de Juîleville, Histoirede la littérature française n(^ Jamais, en aucun jour de ce monde, l'amour n'accabla personne autant que moi. Grâce à la belle en qui abonde tout bien, il faut qne je sois nuit et jour en effroi. Hélas! malheur, si elle n'a pitié de moi ! je ne sais où la fuir en ce monde, car il me semble que je la vois toujours...

« Grande douleur me vient au cœur lorsque je pense qu'elle me hait. Hélas, malheur! je ne l'ai pas mérité. Mais, si je meurs, douloureuse nouvelle en aura l'âme de celle qui m'a trahi. »

Dansa anonyme, Près soi sens faillansa, R. II, 244 : (c ... Quand il me souvient de ce qui m'arrive en amour, tout ce que je vois me déplaît et le tourment que j'en ai me plait, à cause de celle qiie j'aime tant ! Ah! si je ne la vois bientôt, bientôt je mourrai !

« En amour lointain est douleur prochaine et les sept jours de la semaine je pleure et je dis hélas ! Vienne la mort, je suis tout prêt, je n'ai pas de raisons de la fuir, je reste à l'attendre. Ah! si je ne la vois bientôt, bientôt je mourrai ! »

Peire Rogicr, Ces nom puesc, Bartsch, Chrest., 82 : « Hélas ! — De quoi te plains-tu? — Je crains de mourir. — Qu'as-tu? — J'aime. — Trop? — Tant que j'en meurs. — Tu meurs? — Oui. — TS'e peux-tu ^érir? — Non. — Comment cela? — Parce que je souffre trop. — De quoi? — D'elle, qui me tient dans l'angoisse. — Patiente. — Cela ne sert de rien... »

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§ 3. Les îuorts d'amour.

On le voit, il était conçenable de mourir d'amour. Non que cela fût très fréquent dans la réalité. On ne cite guère qu'André de France^ et le beau chevalier de Flandre dont parle Sordel ^, et aussi Guilhem de la Tor. Il avait enlevé la femme d'un perruquier et vivait avec elle [Hist. Lang., X, 258). Elle mourut et « il en conçut si grande tristesse qu'il en devint fou ; il crut qu'elle faisait la morte pour se séparer de lui. Pendant dix jours et dix nuits, il la laissa sur son tombeau ; chaque soir, il allait au tombeau, il l'en retirait et regardait son visage en l'embrassant et le baisant, la priant de lui dire si elle était morte ou vivante ; si elle était vivante, qu'elle revînt avec lui ! Si elle était morte, qu'elle dît si elle endurait les souffrances du purgatoire, il ferait dire assez de messes et distribuerait assez d'aumônes pour l'en tirer. Dans la ville, on sut cette folie et on le chassa. Et il se trouva un farceur pour lui dire qu'elle revivrait au bout de l'année, s'il disait à jeun le bréviaire tous les jours, sans y manquer une fois, et s'il disait cent cinquante Pater noster et s'il faisait l'aumône à sept pauvres ; mais que, quoique vivante, elle ne mangerait, ni ne boirait, ni ne parlerait. Il fut très joyeux de l'apprendre et commença à faire tout ce qu'on lui avait conseillé ; il le fit toute l'année et n'y manqua pas un jour. Et lorsqu'il s'aperçut que cela ne servait de rien, il se désespéra et se laissa mourir ».

Cette romanesque et funèbre histoire n'est peut-être pas plus vraie que la mort d'Iseut, de la châtelaine de Vergi et de son amant ou de la belle Aude. « Elle dit au roi : « Où est Roland le capitaine, qui « m'a juré de me prendre pour femme? » — Charles en est plein de douleur et d'angoisse, il pleure, il tire sa barbe blanche: « Sœur, chère « amie, dit-il, tu me demandes des nouvelles d'un homme mort. Mais « va, je saurai teremplacer Roland: je te donnerai Louis, Louis mon « fils, celui qui tient mes marches. » — « Ce discours m'est étrange, dit « la belle Aude; ne plaise à Dieu, ni à ses saints, ni à ses anges qu'après « Roland je vive encore ! » Elle pâlit et tombe aux pieds de Charles ; elle meurt soudain. Dieu veuille avoir son âme ! »

Ces illustres exemples servent de règle aux troubadours. « J'aime tant celle qui me tient en son pouvoir, dit Sordel {Uns amies e im amia), que pour rien au monde je ne voudrais vivre sans elle. Si la

1. Ce personnage, absolument inconnu, serait mort d'amour pour une reine de France.

2. Bels cavaliers, chanson imitée par Chiaro Davanzati, Non gia per gioia. Mon. Crest., II, 255.

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mort sépare de l'ami celle en qui il a mis tout son cœur, il vaut mieux qu'il aille la retrouver que rester ici-bas à languir toujours et à dévorer son chagrin... Plutôt que de supporter cette vie, il vaut mieux se tuer soi-même, si on ne peut finir autrement. »

Toutes les fois qu'un poète perd son amante, il exprime, dans le planh qu'il consacre à sa mémoire, le désir de ne pas lui survivre. C'est une des formules obligatoires de ce genre de compositions.

Pons de Capdeuil, De tots chaitius : « De tous les malheureux, je suis le plus douloureux et le plus affligé. Je voudrais mourir ou qu'il se trouvât quelqu'un pour me tuer, tant je suis éperdu. La vie n'est plus pour moi que chagrins et peine, depuis qu'est morte ma dame Azalaïs. J'ai de lourds pensers, douleur, deuil et mal. Mort traîtresse, je puis bien dire en vérité que tu ne pouvais en tuer une meilleure dans le monde entier.

« Ah ! comme j'aurais été heureux qu'il plût à Dieu de me faire mourir le premier ! Hélas, hélas ! je ne veux plus vivre après elle... Ah ! qu'est-il advenu de mon seigneur madame Azalaïs ! il me faut abandonner la joie et cesser de chanter. Plaintes, larmes et soupirs ont comblé mon cœur d'angoisse. »

Gavaudun, Crese?iz, fis e verais : « La perfide mort nous a séparés, moi et ma dame, que Dieu la protège !

« Mieux eût valu pour moi mourir le premier que vivre dans la douleur, car j'ai perdu la plus belle qui fut et sera jamais ; je suis dans la tristesse, le deuil et le chagrin...

« Dame, mes désirs pour vous m'apportaient le goût de la joie. Maintenant la joie ne peut plus rien pour moi ; la douleur me met un tel poids sur le cœur que, quand je me lève, je me laisse retomber ! et je n'ai pourtant pas le droit de me blesser ou de me tuer ! Dame, j'aurais mieux aimé mourir avec vous en pleine joie que délirer dans l'affliction !

« Mes pensées sont amères ; nuit et jour je me lamente, je soupire et je pleure. Misérable, déshérité d'amour, sans joie, dolent, je me repais de tristesse, et cela paraît à mon front et à mes joues; j'étais jeune et blond, je suis vieux et blanc ; la douleur me fait tomber, me relever, tressaillir et, vivant, aller comme un mort.

« Que le Seigneur Dieu ne me laisse pas vivre ! Chaque jour je baisse et je décline, car la douleur ne peut quitter mon cœur... »

Bonifaci Calvo, S'ieu ai perdut : « Si je pouvais trouver une mort qui fût pire que ma vie, je me tuerais sans plus tarder.

« Et, comme la mort ne serait pas pire, je me laisse vivre dans la

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douleur... la détresse règne en moi et le chagrin m'a mené au point où nul ne pourrait vivre, mais j'ai tant pratiqué la souffrance que je vis de ce qui tuerait tout autre homme. »

Il suffît même qu'un troubadour soit abandonné par sa dame pour qu'il songe à mourir (cf. Rambaut de Yaqueiras, No m^agrad^ R. IV, 275). Dans les romans, Enide, Lancelot, Guenièvre, Fénice, Aucassin, etc., parlent de se tuer, lorsqu'ils apprennent la mort de la personne aimée,

§ 4. Utilité de la souffrance.

Beaucoup de troubadours se complaisent dans leur souffrance et, sans aller en cette vc'ie aiissi loin que les poètes du stil nuoi^o, y éprouvent une volupté assez malsaine ^. Mais d'autres, plus fidèles à la véritable inspiration de l'amour occitanique, qui est d'élever l'àme, se raidissent virilement contre les douleurs de l'amour ; elles sont une épreuve que le chevalier doit surmonter, comme les blessures à la guerre et les coups dans les tournois. Il faut qu'il se montre stoïque dans la lice amoureuse comme sur les champs de bataille. Il ne compte point sur les faveurs du sort ; son avenir dépend de lui-même. On n'obtient rien ici-bas que par l'effort ; les royaumes se conquièrent à coups de lance et les dames à force d'humbles services ; et, même s'il luttait vainement, même si tous les buts poursuivis échappaient à ses mains, il resterait au chevalier la plus belle des récompenses, celle d'avoir élevé son cœur et son âme. Il le sait, et accepte cette loi. Pauvre et négligé des belles, il s'estimera plus heureux que les traîtres auxquels soui'ient d'ordinaire l'amour et la fortune.

Peire d'Auvergne, tenson avec B. de Ventadorn, R. IV, 5 : « L'amour peut faire souffrir et c'est pourtant le meilleur des biens. S'il fait du mal, il console ensuite. On n'atteint pas le bonheur sans épreuves ; et puis la joie triomphe des pleurs. »

Gaucelm Faidit, Sitôt ai tarzat, R. III, 290 : « Celui qui veut jouir de sa dame, qu'il fasse bonne contenance, et qu'il sache aimer et souffrir ! »

Arnaut de Marveil, Sim destrenhetz, R. III, 223 : « Dame, je n'ose vous prier de m'accorder joie. Comme l'homme blessé à mort, qui se sait mort et qui combat pourtant, je crie grâce avec un cœur désespéré. ))

Jaufré R\xàe\,Qoan îorius, Bartsch, Chrest., 64: « Ma douleur est

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