CHAPITRE VI
LES CONVENTIONS DE L'AMOUR OCCITANIQUE (Suite). L'AMOUR CHEZ LA FEMME
§ 1. La femme, au contraire de l'homme, n'aime qu'avec ses sens (128). — § 2. La chanson d'homme est froide, respectueuse et maniérée ; la chanson de femme est naturelle et passionnée (131). — §3. Les dialogues d'amants (135). — § 4. Les femmes, en dépit des convenances, font souvent les premiers pas et requièrent d'amour les chevaliers (138).
§ 1. La femme, au contraire de V homme, ri* aime quavec ses sens.
Dans les romans courtois, tels que le Conte de la Charrette, la maîtresse écrase l'amant sous la supériorité qu'elle tient de son rang de femme. Son sexe lui confère l'autorité du tyran le plus despotique et le droit d'agir aussi follement qu'il lui plaît sans rien perdre du respect qui lui est dû ; elle est devenue une de ces tristes divinités dont les païens révéraient les crimes.
Les troubadours, au contraire, ne s'agenouillent devant la dame aimée que parce qu'elle est le modèle de toutes les vertus et n'hésitent pas à l'accabler d'outrages le jour où ils s'aperçoivent de leur erreur. Seule, la dame bonne est digne de recevoir l'hommage de leur cœur ; encore est-elle tenue, pour s'améliorer, de faire comme l'homme, d'user de l'amour, qui grandit et ennoblit ses serviteurs. Telle est la théorie ; mais elle se heurte à une autre théorie, tout aussi générale et absolue, qui déclare la femme incapable de ressentir cet amour spécial, source de tous les biens, que l'Occitanie appelle assez paradoxalement véritable amour, fis amors, amour de cœur, et que nous, modernes, nous nommons amour de tête.
« La femme, dit à deux reprises André le Chapelain (p. 339 et 356), n'aime jamais l'homme d'un amour de cœur. » A la vérité, cet axiome est formulé dans le chapitre où l'auteur censure avec acrimonie le sexe féminin ; mais, dans la partie de son ouvrage où, au contraire, il en fait l'éloge le plus hyperbolique, il lui prête les mêmes sentiments ; les femmes n'aiment point de cœur (lisez : de tête), elles n'aiment
LA. FEMME n'aIME Qu'aVEC SES SENS 129
qu'avec leurs sens, et la source de l'amour est l'instinct sexuel. C'est ce que soutient la très noble dame, contre l'avis du très haut baron ^I, VI, G). — « Deux amants, dit-elle, se disputent une dame qui leur propose cette alternative : je donne à l'un de vous la moitié supérieure de ma personne, à l'autre la moitié inférieure ; choisissez. » — Un des deux prend le haut, l'autre le bas ; quel est celui qui aime le mieux? Celui qui a préféré le haut, pense le très haut baron. « Pas du tout, répond la très grande dame ; c'est du bas que proviennent tous les plaisirs qui consolent les hommes de leurs soucis ; et on n'aurait aucun plaisir à regarder le haut, si on ne songeait pas au bas ; et, sans cela, vous auriez autant de plaisir à contempler une tête d'homme qu'une tête de femme ; ou bien c'est que vous êtes eunuque, car la «ause de l'amour réside, sans aucun doute, dans la partie inférieure ; il n'est pas douteux qu'on doive préférer la partie du bas, comme plus digne. Tout ce que font les amants tend seulement à les faire jouir des plaisirs de la partie inférieure. » — Une autre, la noble dame, dit (I, VI, F) : (( L'amour n'est autre chose qu'un désir immodéré des plaisirs de la chair. »
A l'amour de l'homme, enraciné au plus profond de son cœur (lisez : de sa tête)^ maints auteurs opposent, comme le Chapelain, le caprice léger et sensuel de la femme, a La femme, dit Aucassin (Aucassin et Nicoletle)., ne peut aimer l'homme autant qu'elle en €St aimée. L'amour de la femme est en son œil, au bout de sa mamelle €t en l'orteil de son pied ; mais l'amour de l'homme est enraciné dans son cœur et n'en peut sortir. » — « Je l'aime, comme je le dois, à notre manière, dit la maîtresse de Perrin d'Angecourt [Hist. litL, XXIII, 667) ; nous n'aimons que du bout des lèvres ; jamais femme n'aima de cœur vrai et je ne dérogerai pas à cette coutume; je ne puis. » En purgatoire (Purg., VIII, 77), Nino Visconti, songeant que sa veuve s'est hâtée de se remarier, remarque avec ironie : « Elle donne bien aisément à comprendre combien de temps dure chez une femme le feu d'amour, si la vue ou le toucher ne l'entretient point ^ » — Cecco d'Ascoli, Acerba, IV, 11 : « Tant que la vue l'enflamme ou que dure le toucher, le désir reste constant chez la femme; à peine éloigné, elle ne se soucie plus de toi. »
A en croire ces poètes, l'amour de l'homme est pur et profond ; celui de la femme, léger et libidineux. Réservé et respectueux, le chevalier observe les règles de la plus artificielle galanterie ; sous ses belles manières, il dissimule avec tant d'habileté l'ardeur de sa