Cf. I, ch. in
LA CHANSON d'hOMME EST FROIDE 131
blesser et tuer sans donner de coups ; et nul autre médecin ne peut guérir que celui que donne Amour, hélas !
a Messager, lève-toi matin et marche tout le long du jour, porte ma chanson à mon ami dans son pays; dis-lui combien il m'est doux de me rappeler ce qu'il me dit quand il m'embrassa dans mon pavillon, hélas !
(( Dans ma chambre toute drapée, qu'il vienne comme un voleur ! dans ma chambre toute dorée, que je le tienne en prison, hélas ! »
Aube anonyme, jBn un çergier, R. II, 236 : « Dans un jardin, sous un buisson d'aubépine, la dame serre contre elle son ami jusqu*à ce que le veilleur crie qu'il voit l'aube. Oh! Dieu ! oh! Dieu! que l'aubevient vite ï
« Plût à Dieu que la nuit durât toujours et que mon ami ne me
quittât pas et que le veilleur ne vîtpasle jour! Oh! Dieu! oh! Dieu! etc.
a Beau doux ami, baisons-nous, vous et moi, là-bas dans les prés
où. chantent les oiseaux, faisons-le en dépit du mari ! Oh ! Dieu ! etc.
(( Beau doux ami, encore un peu, dans le jardin où chantent les
oiseaux, jusqu'à ce que le veilleur touche son chalumeau ! Oh ! Dieu ! etc.
« De là-bas souffle une douce brise qui m'apporte l'haleine de mon
bel ami, courtois et gai, et j'en ai bu le doux effluve. Oh! Dieu ! etc.
« La dame est agréable et gracieuse; maintes gens la regardent,
car elle est belle et elle a mis tout son cœur dans son sincère amour.
Oh! Dieu! oh! Dieu ! que l'aube vient vite ^ ! »
Trouvère anonyme, Hist. litt., XXIII, 814 : « J'ai été mal conseillée en amour; j'ai laissé aux autres celui que j'aimais. On me disait que j'étais aimée de lui et je n'ai pas voulu m'en assurer, parce que je redoutais les criailleries des médisants.
« Plût à Dieu qu'il m'eût embrassée et accolée et couché avec moi : Plût à Dieu qu'il m'eût accordé son amour au vu et au su du monde entier I Maudit soit le jour de ma naissance ! Par mon orgueil, j'ai perdu mon ami l »
§ 2. La chanson d'homme est froide^ respectueuse et maniérée ; la chanson de femme est naturelle et passionnée.
Ces exemples démontrent fort clairement cfue la chanson d'homme et la chanson de femme sont deux genres très différents, l'un froid et modeste, l'autre ardent et dépourvu de vergogne. C'est une convention littéraire, dont il faut chercher l'explication dans l'opinîon
1. Marie de Ventadorn et surtout Azalaïs de Porcairargues [Ar em alfreytems R. III, 39) font exception à l'effronterie et à la passion des femmes troubadours. Azalaïs rappelle à son amant qu'il lui a juré de ne pas lui demander de faillir.
132 l'amour et la femme en occitanie
un peu méprisante que gardaient de la femme les troubadours, malgré leurs airs de galanterie, et que confirme le ton scandaleux des chansons de danse, toujours placées dans la bouche des femmes. Lorsque les châtelaines d'Occitanie écrivent leurs vers palpitants, elles ne sont pas plus émues que les chevaliers qui les adorent en strophes cérémonieuses ; elles se conforment aux règles du genre. D'un côté comme de l'autre, on se livre à un exercice de rhétorique ; c'est tellement certain que ces chansons de femme, si passionnées, sont faites, en Italie, par des hommes, qui, lorsqu'ils parlent pour leur propre compte, se montrent aussi timides et aussi empruntés, aussi compassés que leurs confrères.
Odo délie C.olonne, Oi lassa innamorata, Mon. Crest., I, 75 ^ : «Oh! hélas ! éprise d'amour, je veux conter ma vie et dire comment l'amour m'invite, parce que je supporte beaucoup de douleurs pour quelqu'un que j'aime et que je veux ; et je ne l'ai plus en ma possession comme autrefois. C'est pourquoi je souffre ; et maintenant il est dur pour moi ; il me brise le cœur.
« Oh ! hélas ! malheureuse, comme l'amour m'a prise ! son amour m'appelle, Tamour de celui qui m'a conquise ; sa beauté m'a enlevé les jeux et les ris ; il m'a mise dans la peine et dans le tourment ; je ne désire plus que la mort, j'attends qu'elle vienne m'arracher à mon sort.
« Hélas ! il me disait quand, loin des regards, nous étions ensemble : Avec toi, ô ma vie, je suis plus heureux que si j'étais maître du monde ! et maintenant il me dédaigne et me fait affront ; il doit avoir un autre amour. Oh! Dieu! que celle qui me le dispute soit tuée en trahison et meure sans sacrements !
« 0 sort funeste et terrible, tire-moi de cette affliction ! Si tu ne l'empêches, je vais mourir, parce que mon seigneur ne daigne pas m'aimer, lui dont la voix m'était si douce ; et il m'a énamourée de lui à l'excès ; et maintenant son cœur a changé 1 Voyez si c'est dur! Désespérée, je m'abandonne à mon sort.
a Va-t'en, jolie chansonnette, vers lui -qui est heureux et bon ; frappe-le au cœur, si tu le trouves dédaigneux ; mais ne le frappe pas trop fort, ne lui fais pas de mal ; et frappe celle qui le retient et ne manque pas de la tuer, parce qu'alors il me reviendra, le clair visage ; et je serai hors de mes peines, et je serai dans la joie et les plaisirs. »
Un autre Italien, Chiaro Davanzati, a laissé de nombreuses chan-
1. Cf. Renaut d'Aquin, Giammai non mi conforîo; Bonagiunta, Taie èlaftamma, Mon. Crest, II, 306 j sonnet du Vatican, / si mi possio, etc., etc.