‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 81 sur 440 · LA CHANSON DE FEMME EST PASSIONNÉE · texte numérisé non relu

LA CHANSON DE FEMME EST PASSIONNÉE

sons de femme. Dans sa chanson Orato di valor [Ant. Rime III, 44), la dame déclare qu'elle ne demande qu'à céder. « Quand je vous contemple, Amour me saisit tout entière, au point que j'oublie toute autre pensée et, si je ne craignais pas le blâme, j'irais tout de suite où l'amour me pousse... Soyez assuré qu'aucun autre désir ne m'est plus à cœur, j'attends l'heure où je pourrai vous accorder joie et allégresse...

« Honoré messire, mon doux seigneur, rassurez-vous, je brûle plus que vous et je ne reste en vie que pour attendre l'heure où je pourrai vous satisfaire et vous faire jouir de cet amour où ce fut moi qui commençai ; j'en ai plus de douleur que vous et, en moi-même, je soupire et pleure... Je suis plus à vous qu'à moi-même... Je vous aime, je vous aimerai et je vous ai aimé et tout autre désir s'est enfui de mon cœur... Il faut donc que le désir s'accomplisse et que le bon commencement ait sa suite. Recevez de moi l'assurance que je n'ai d'autre volonté que de faire votre bon plaisir, vous n'aurez pas longtemps à attendre, etc. »

Dans la chanson du même Talento agio di dire [Ant. Rime III), la dame se plaint d'être dédaignée, sans savoir pourquoi :

« Mon doux seigneur, j'ai désiré en vous de loin, je vous ai porté un amour fidèle et toujours obéissant et mon cœur n'a pas trouvé en vous ce qu'il désirait ; et pourquoi cela est arrivé, c'est ce que je ne peux pas savoir du tout. Mon cœur souffre et il ne sait pas comment cela s'est fait... Je sais que vous êtes sage en toute autre chose, mais vous ne voulez pas de moi et vous ne voyez pas mon fidèle désir qui vous suit partout, en public et à l'écart... Pendant longtemps, ma vie a dépensé toutes ses forces à vous servir, etc. »

Et lorsque la dame a commis une faute, elle se la reproche amèrement. Gh. Davanzati (ch. Quando mi membra, Ant. Rime III) -.«Quand je me rappelle, hélas I quel était mon amour de jadis, je devrais bien languir, pensant à ces heures, lorsque je vois mon seigneur passer sans me regarder et détourner les yeux ; il témoigne que ma vue lui est pénible, et moi je n'ai de force que pour souffrir, lorsque je vois mon amour s'en aller ; je voudrais mourir ou regagner son cœur.

« Je voudrais bien revenir, mettre à ses pieds tout ce que je puis, afin de retrouver ce qui faisait ma joie ; j'essaie de faire des vers pour reconquérir toutes ses bonnes grâces. Puisqu'il n'est plus mon serviteur, que me reste-t-il à faire? Toujours pleurer et soupirer ou reprendre mon empire sur lui.

« Hélas ! je ne puis jamais plus avoir de bonheur parce que j'ai

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manqué à ses ordres. Plus qu'aucune dame sur terre, je mérite mon châtiment. Aussi mon sei^ïneur est si dur pour moi q\ril ne se soucie point de ce que je puis dire. Qu'ai- je à attendre? Douleur et folie. Puisqu'il m'oublie, qu'ai-je à faire? pleurer et soupirer, jusqu'à ce que j'aie expié mes fautes.

« Ma grande faute, ce fut de croire, dans ma colère, qu'il en aimait une autre et que son loyal amour me trompait. Si j'en «uis punie, c'est juste, j'ai voulu moi-même ma perte... Si donc il s'efforce de me rendre malheureuse, il faut que je lève les yeux vers lui et demande grâce, pitoyablement ; les mains jointes, pleurant devant mon doux seigneur, il faut que je demande humblement pardon de ma faute. Ah ! si je suis coupable, je pleure et je soupire ; ma douleur est telle que je brûle et flambe tout entière.

« Si je vous rencontre, ne faites pas comme d'ordinaire ; je meurs, en vérité, si je ne retourne pas aux jours d'autrefois, si vous ne m'aimez pas de nouveau, oubliant ma noire méchanceté. »

Si, au contraire, c'est l'homme qui fut coupable, la femme n'aspire qu'à oublier ses torts et vient au-devant de son repentir.

Ch. Davanzati, sonn. Non veche terni {Ant. Rinie IV) : « Je ne veux pas que tu craignes dans ton cœur au point de n'oser parler ; tu n'as pas commis une telle faute que je ne puisse te pardonner ; demande, n'aie pas peur ; tes paroles ne te vaudront pas de châtiment ; le silence serait pire et me donnerait plus à penser. Si ta demande me convient, je ferai ce qui te plaît ; si elle ne me convient pas, je l'excuserai, car ce n'est pas elle qui aurait pu m'obliger à faire ce que je n'aurais pas voulu. N'aie pas peur de demander, une dame ne punit pas des paroles. »

Les poètes du stil nuo^fo eux-mêmes, lorsqu'ils écrivent des chansons de femme, ne s'écartent point de la tradition. Voici deux pièces de Cino.

Cino, Aî7wr che ha messo in gioia> : « Amour qui, pour vous, gentil messire, a mis mon cœur en joie, me comble de bonheur, et je ne veux pas le cacher, ainsi que, par crainte, font les femmes. Amour m'a donné tant d'assurance que, parmi les dames, je dis mon désir, messire, et combien je suis éprise de vous ; et combien j'en suis joyeuse et combien je vous le montre, gentil messire, à qui je me suis donnée; et si une femme songeait à traverser ma passion, qu'elle ne pense plus jamais aller en compagnie d'autres femmes ! et c'est ce que je dis à qui voudrait me faire des reproches à cause de vous.

« Je ne crains pas de dire que je suis toujours prête à vos volontés, tant mon orgueilleux amour me donne d'assurance ; et, quand je

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parle de vous avec d'autres, votre nom darde dans mon cœur une telle douceur qu'il se fond ; et il n'y a pas de dame qui m'en fasse des reproches ; mais, au contraire, chacune paraît éprouver un peu de mon désir ; et voilà pourquoi je crains de vous perdre, à cause de Jeurs artifices, d

La chanson de Cino Gentil mio sire ressemble fort à la précédente, sauf que, cette fois, la dame recommande le secret :

« Mon noble seigneur, vos paroles d'amour me font vivre dans une telle allégresse que je ne puis la dire, sachez-le bien. Je suis si joyeuse et si heureuse que vous vous contentiez de mon amour I Je n'ai d'autre volonté que votre plaisir ; faites ce qui vous plait ; mais ayez soin de cacher notre passion, i)

§ 3. Les dialogues cramants.

Dans les dialogues d'amants, les sentiments de l'homme et ceux de la femme contrastent de la façon la plus caractéristique. Prudent et mesuré, le chevalier craint la médisance, songe à l'honneur de sa maîtresse et évite de la compromettre ; mais elle tient à s'afficher et prend pour un refroidissement injurieux les timides précautions de son galant.

Tenson de la comtesse de Die et de Rambaut d'Orange, R. 11,188: « Ami, je suis, grâce à vous, en grand tourment et en lourde peine, et le mal que je souffre, je crois que vous ne le sentez guère. Pourquoi donc vous dire mon amant, si vous me laissez tout le mal ? car nous ne le supportons pas également tous deux.

« — Dame, Amour est ainsi fait, que, lorsqu'il enchaîne deux amis, chacun d'eux sent à sa manière l'amour et l'eilégresse, et je pense, en vérité, que la dure douleur de cœur, je l'ai toute à mon actif.

« — Ami, si vous aviez à supporter seulement le quart de ma souffrance, vous verriez bien quel est mon malheur. Mais il ne vous en soucie guère, et moi, je ne puis m'arracher à mon chagrin ; et vous, il vous est égal que j'aille bien ou mal.

« — Dame, les médisants me font peur ; ils sont acharnés à votre perte ; laissons tout. Ce n'est pas que mon cœur ait changé depuis que je suis loin de vous ; mais avec leurs criailleries, ils vous ont dressé de mortelles embûches et nous ne pourrons plus jouir d'un seul jour heureux.

« — Ami, ce n'est pas une excuse. Que jamais le mal qui peut m'arriver ne vous empêche de venir me voir, lorsque je vous le demande ; et, si vous vous souciez plus que moi de mon honneur, je vous tiens pour déloyal.

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« — Dame, je suis plein de peur, parce qu'en vous perdant, je perds de l'or, en me perdant, vous ne perdez rien, et je crains que les médisances ne portent malheur à notre amour... Pour moi, il n'y a au monde que vous.

« — Ami, je vous sais flatteur et expert aux brigues d'amour ; je crains que, de loyal chevalier, vous ne soyez devenu volage. Et il faut que je vous le dise : vous devez penser à une autre, puisque vous ne vous souciez pas de mon chagrin.

« — Dame, que jamais je ne porte un épervier, que je ne chasse jamais par beau temps, si, depuis que vous m'avez donné joie entière, j'ai fait la cour à une autre ; je ne suis pas menteur à ce point ; c'est par envie et déloyauté qu'on m'a fait cette réputation.

« — Ami, je vous croirai loyal aussi longtemps que vous le serez.

« — Dame, je serai toujours loyal, *je ne penserai jamais à d'autres. »

Aux brûlantes protestations de la dame, le chevalier oppose un langage correct et glacé :

Rustico di. Filippo, sonnet Oi amoroso et suivants, Ant. Rime V : « O mon amoureux et fidèle amant, plus aimé que nul amoureux 1 tu te plains et moi j'ai tant de peine que je suis toute brûlée et incendiée d'amour I et, quand même mon cœur serait aussi dur que le diamant, il ne pourrait y résister I Tu portes la douleur sur ta face et moi je la porte dans le cœur.

« Mon amour, toi que mon cœur aime plus que jamais dame n'aima son soupirant, plus que Thisbé n'aima Pyrame, qu'il ne te déplaise pas d'attendre un peu ; mon cœur te désire tant que tu n'auras pas longtemps à attendre ^. »

Le chevalier répond avec une politesse étudiée : « Dame, je vous rends grâce et merci, je ne suis en rien digne de vous ; j'écoute vos conseils amoureux, espérant arriver à vos- faveurs. Si j'ai manqué à vos commandements, je suis pourtant, madame, votre cœur et votre appui; si je me lamente, si je souffre, si je ne puis attendre, ma douleur restera désormais muette. Que votre douleur soit la mienne! Je mets la mienne en oubli, car je souffre encore plus que je ne souffrais,,. Je vous rends grâces de l'honneur que vous me faites. »

Cette courtoisie réfrigérante n'arrête point chez la dame l'explosion du délire amoureux :

« Mon amour, j'ai assez dissimulé, hélas I je ne puis plus attendre ;

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