‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 82 sur 440 · LES DIALOGUES DIAMANTS · texte numérisé non relu

LES DIALOGUES DIAMANTS

je SUIS si éprise d*amour que je n'ai plus la force, hélas 1 de parler en vers ; je n'aime ni ne crains Dieu autant que toi, doux et amoureux messire,etje veux que tu saches et que tu penses que tu m'as menée au seuil de la mort. Si tu pleures et te lamentes, moi je ne puis trouver de repos le jour où je ne te vois pas, mon amour charmant ! Et si tu me restais caché deux ou trois jours, j'irai en pleurs te demander à tout le monde, ô mon seigneur désiré I »

La malheureuse a beau s'enflammer, le chevalier redouble de politesse et d'afféterie :

« Noble, amoureuse et gracieuse, courtoise et sage avec de beaux semblants, heureux le jour où Amour me fit votre serviteur. Vous n'avez, à mon avis, ni égale ni semblable. Votre douleur m'est une douleur et une consolation, lorsque je pense, douce dame, qu'Amour vods force véritablement à lui obéir ; cela réconforte mon cœur et il ressent les peines que vous ressentez. Quand vous souffrez, je n'ai point de joie ; mais, si vous m'aimez et si vous souffrez à cause de moi, je remercie Amour qui vous tient en son servage et vous range sous ses lois. »

Voici deux autres tensons de Monte {Ant. Rime) où le langage de la femme et celui de l'amant, sans différer autant que dans l'exemple précédent, restent encore fort dissemblables.

Monte, sonn. Dolce mio drudo et suivant : « Mon doux amant, je te demande grâce très humblement, très pitoyablement, je suis à tes pieds, j'obéis à toutes tes volontés, et jamais, de mon vivant, je ne pourrai m'arracher à toi. Et vous voulez me plonger dans l'affliction, me dire que vous partez ! Je vous demande grâce autant que je le puis ; que ce départ, quelle qu'en soit la cause, ne s'effectue pas I Dès que je saurai que vous êtes éloigné, je ne ferai que languir...

« — Noble dame, sage et avisée, en qui règne toute noblesse, je vous le demande en grâce, souffrez que je parte et pardonnez-le-moi. Vous savez avec certitude que je suis tout entier en votre pouvoir et que jamais, de mon vivant, une autre dame ne me rangera sous ses lois. Vous savez aussi, si vous y pensez bien, que je dois vous faire acquérir le plus d'honneur que je puis ; c'est pourquoi je persiste à m'éloigner, car je vais en une contrée où je grandirai en honneur, et, si je pars, c'est pour augmenter ma puissance. Plus le serviteur est grand, plus il a de puissance, plus son seigneur doit le trouver agréable, car la grandeur du vassal est l'éloge du suzerain. »

Monte, sonn. S'eo dormo et suivant : « Que je dorme ou que je veille, tu restes toujours dans ma pensée, si grand est l'amour que je te porte ; je suis si fort éprise et de telle manière que nul homme

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ne peut me consoler, sinon toi que j'aime tant. Tu me fais de la peine et tu t'en rends compte, mais tu ne devrais pas être assez méchant pour te refuser à moi ; depuis longtemps, j'aurais dû avoir de tes nouvelles, ou en faits ou en dits, ou de la façon qui te plairait ; tu sais que je ne puis me séparer de toi. Mettons que je te sois indifférente ; tu devrais, par pure pitié, faire en sorte de ne pas détruire un si bel amour. »

Aces touchantes supplications, l'amant répond avec froideur qu'il reste fidèle et que, s'il s'éloigne de la dame, c'est pour ne pas la compromettre ^.

§ 4. Les femmes, en dépit des convenances, font souvent les premiers pas et requièrent d'amour les clievaliers.

Des femmes aussi ardentes ne devaient pas s'embarrasser beaucoup des convenances ; elles n'affichent pas la même impudeur que les héroïnes des chansons de geste, mais elles n'hésitent pas, à l' encontre des usages, à faire les avances les moins discrètes.

Dès l'antiquité, on trouvait messéant que la femme fît les premiers pas ; Ovide reproche aux jeunes gens de se laisser prier par les amoureuses [Ars am., I) : « Un jeune homme se fie trop à sa beauté, s'il attend que les femmes viennent le solliciter. Que l'homme commence, que l'homme dise les mots de prière ; ils seront doucement accueillis. Prie, la dame ne demande qu'à être priée. Jupiter lui-même allait supplier les anciennes héroïnes. »

Chrétien de Troyes, Alexandre et Soredmors : « Le prierai-je? Non. Il n'est jamais arrivé qu'une femme fît cette folie de demander à un homme son amour, à moins qu'elle ne fût tout à fait égarée. »

Jacopo da Lentino {la Namoranza disiosa, Mon. Crest,, I, 50) : « C'est une trop vilaine croyance de dire que la dame doit commencer, w

La question, pourtant, était débattue dans les tensons. Voici un jeu-parti entre Uc de la Baccalaria et Bertrand de Saint-Félix : <( Supposez une dame de grand mérite, sincère, courtoise, de beUes manières, qui n'a jamais aimé d'amour et ne connaît ni la ruse ni la tromperie ; que préféreriez- vous, la prier ou être prié d'elle?

« — Bertrand, j'aime mieux la prier, car prière de dame ne dure qu'un jour ou, si elle dure, elle n'est pas sincère ; et la prière de l'homme croît tous les jours, tandis que la prière de la femme reste au même point.

1. Cf. aussi, dans Ani. Rime, les sonnets 737 et 738, 739 et 740.

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