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LES FEMMES FONT LES PREMIERS PAS

« — Uc, il est plus généraux de donner avant qu'on demande ; il ne messied pas à une dame de prier son ami loyalement.

« — Bertrand, un bonheur vaut plus quand il est conquis par la souffrance et k douleur. J'aime cent fois mieux vaincre avec difficulté ■qu'enfoncer une porte ouverte. Et puis il n'est pas convenable à une dame de faire ce que les meilleures ne font pas. ))

Castelloza le sait bien, mais elle éprouve, en dépit de tout protocole, une grande volupté à implorer son amant ^. Plus réser\'ée, maisbien malgré elle, la comtesse de Provence se borne à gourmander !a timidité de son galant {Vos quem semblatz, R. Y, 123) : « Vous qui me semblez être un amoureux sincère, je ne voudrais pas que vous fussiez si timide. Il me plaît fort qu'Amour vous fasse souffrir, puisque je souffre à cause de vous. Vos prudences vous font tort ; vous n'osez pas être assez hardi pour demander ; et c'est un grand dommage pour vous, et aussi pour moi, car une dame, de peur d'être blâmée, n'ose pas révéler ce qu'elle veut. »

La très noble dame d'André le Chapelain revendique le droit de s'offrir à qui il lui plaît (I, vi. G) : « Vous dites qu'il est contraire à la pudeur de la femme d'offrir son amour lorsqu'on ne le lui demande pas. Je ne vois pa« en vertu de quelle loi il lui serait défendu d'ojffrir son amour à tout homme preux. La femme peut, s'il lui arrive d'aimer quelqu'un, l'inviter bellement et courtoisement à l'aimer, si elle voit qu'il y a une raison qui empêche l'homme de se déclarer. La fille du roi Charles le Grand demanda expressément à Huon d'Auvergne de vouloir bien l'aimer ; mais il refusa, car il aimait une autre fille du roi et ne voulut pas se rendre coupable d'inceste. »

Les dames d'Occitanie faisaient parfois de même, d'après les biographies des troubadours {Hist. Lang., X, 250 et suiv.). Pour se venger de Guilhem de Saint-Didier, son amant, la vicomtesse de Polignac s'offre à Uc Maréchal, grand amî de Guilhem : « Je veux, lui dit-elle, que vous soyez mon chevalier, car je sais ce que vous valez et je n'en trouverai pas d^autre qui me convienne davantage, pas d'autre avec lequel mon infidélité pourrait faire plus de peine à Guilhem. Je veux aller avec vous en pèlerinage à Saint-Antonin ; j'irai à Saint- Didier, dans la maison de Guilhem, coucher dans sa chambre, et je veux que vous passiez la nuit dans son lit avec moi. »

Raimon Jordan avait perdu sa dame. Alors Elis de Montfort lui manda de « laisser là sa tristesse, qu'elle lui faisait don de son corps et de son amour pour le consoler de ses maux passés ; elle implorait

1. Amies, si us Irobes ; Ja de chanlar; Moul avelz, citég plus haut.

140 l'amour et la. femme en occitanie

merci et le priait d'aller la voir ; sinon, ce serait elle qui irait à lui ^ ».

— « Amour vint assaillir Marguerite et la brûla de ses pensers ; la figure, les paroles et les manières de Cabestaing lui plaisaient tant qu'elle ne put s'empêcher de lui dire un jour : «Dis-moi, Guilhem, si « une dame te montrait son amour, oserais-tu l'aimer? » Guilhem, qui s'en était aperçu, répondit tout franchement : «Oui, Madame, si « cet amour était vrai. » — « Par saint Jean, dit la dame, tu as bien «répondu ; mais maintenant, je veux voir si tu sauras distinguer quel «est l'amour sincère et quel est l'amour faux. » Quand Guillaume eut entendu ces paroles, il dit : « Madame, qu'il en soit ce qui vous plaira. » Et il advint qu'un jour la dame dit à Guilhem: « Dis-moi, Guilhem, «sais-tu maintenant si je mens ou si je suis sincère?» — « Madame, « répondit Guilhem, que Dieu m'aide ! vous êtes la meilleure qui «naquit jamais et la plus véridique. Voilà ce que je crois et croirai « toute ma vie. » Et la dame répondit : « Guilhem, je vous le dis, «je ne vous tromperai jamais et je ne vous ferai pas attendre »; et elle lui tendit les bras et l'embrassa doucement dans la chambre où ils étaient assis tous les deux, et ainsi commença leur amour » (Hist. Lang,, X, biographie de Cabestaing).

«Ah! Dieu! s'écrie une Italienne (Compagnetto da Pr^to, V Amore fa, Mon. Crest., 1, 94), pourquoi n'est-ce pas l'usage des femmes de requérir d'amour? Je le requerrais, lui qui m'a enlevé le repos ; je meurs pour lui, certainement. Dames, ne me reprochez pas de vous déshonorer ; c'est le désir qui m'y oblige ; il faut que je requière d'amour. J'enverrai un message à celui que j'aime, je saurai s'il veut me donner un rendez-vous. Sinon, je lui dirai toute mon angoisse, peu m'importe mon amour-propre... » La dame envoie son message, le jeune homme arrive et la salue assez cérémonieusement. « Ah! Dieu ! s'écrie-t-elle, comme il me fait mourir, mon amant à qui j'ai envoyé un messager ! Il me demande: Que veux-tu dire? lorsque je l'ai avec moi dans ma chambre ! tu ne dois pas le demander, mon amoureux plus parfumé que l'ambre ; tu devrais bien savoir pourquoi je t'ai fait venir dans ma chambre ; je suis seule, n'en doute pas... Mon amoureux, pitié I ne me fais pas de chagrin ; puisque tu me tiens nue entre tes bras, mon seigneur, c'est pour faire tes volontés ! »

1. Ces avances étaient parfois un leurre. « Une dame du pays, châtelaine d'un beau château, fit venir Rigaut pour lui dire qu'il était si vaillant et si bien tourné que toutes les dames devaient lui céder et que, s'il quittait la dame de Tonnai, elle était prête, elle, à lui accorder tout ce qu'il voudrait. » Elle ne tint pas ses promesses, car elle n'avait d'autre but que de brouiller Rigaut avec la dame de Tonnai. On trouve des historiettes analogues dans les biographies de Gaucelm Faidit efc d'Uc d« Saint-Cire.

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