ÉLOGE DES FEMMES
Parce que l'homme a été créé de fange et de limon ; au contraire, la femme a été formée d'une côte humaine, déjà ennoblie et purifiée par l'œuvre de Dieu. L'homme, comme un mercenaire qui doit être employé au ser\4ce de la femme, a été créé fort et robuste ; la femme, au contraire, parce qu'elle devait dominer et ne s'occuper que de choses nobles et agréables, a été créée délicate et belle, et Dieu ne pouvait rien mettre en elle que beauté.
« C'est pourquoi les femmes n'ont qu'à rester assises, tandis que les hommes guerroient et peinent.
« Guillaume Magret, Provençal, disait que si les femmes étaient physiquement aussi fortes que les hommes, elles les domineraient complètement ou seraient leurs égales ; elles s'occuperaient de sciences ; elles feraient tenir le fuseau, filer la laine et remplir les fonctions féminines par leurs maris, qui ne doivent qu'à la force la prérogative de l'autorité.
« Peire Vidal a dit en provençal : Quelles prérogatives quelques hommes insensés cherchent-ils à s'arroger vis-à-vis de leurs femmes? Qu'ils se regardent ! ils sont barbus comme des boucs, noirs pour la plupart comme des corbeaux, le cuir dur comme des bufïles et poilus comme des ours ; ils sont savants, parce qii'ils lisent ; ils dominent, parce qu'ils sont les plus forts... »
Malheureusement, on trouvait en sens contraire, soit dans les écritures, soit ailleurs, des arguments beaucoup plus convaincants ^, et la plupart des auteurs, sacrés ou profanes, les troubadours euxn>€mes, tenaient, au fond, le sexe féminin en piètre estime. Aussi étaient-ils honnis par quelques-uns de leurs confrères. « Blâmer les femmes, dit Peire d'Auvergne dans une tenson avec Bernard de Ventadorn (R. IV, 5), attaquer leur mérite, c'est plus fou que d'ensemencer la terre avec du sable et c'est le fait d'un homme mal élevé. »
Matfre Ermengau, qui, s'exprimant en simple particulier, a écrit contre les femmes la plus abominable satire, une satire pire qtie celles du Roman de la Rose, feint d'en penser tout autre chose lorsqu'il parle en théoricien de la galanterie * :
Brev. d'Am. , 30079 : « Je crois que si quelqu'un disait consciemment du mal des dames, il n'en serait pas quitte à moins de perdre la parole, car Dieu ne souffrirait pas une pareille folie, et qu'on taxât de mé-
1. L'tîiloge et la satire des femmes sont un des lieux commims du moyen âge. Cf. Paul Meyer, Rom., 1875, 499.
2. C'est dans le même ouvrage, le Breviari d'Amor, que sont exposées ces deux opinions si différentes.
chancelé une créature en laquelle il a placé tant de bien. » Et Matfre Ennengauva même jusqu'à prétendre que Marcabru, coupable de ce manque de galanterie, est, par ce seul fait, damné.
30134 : « Nul véritable amant ne doit dire du mal des dames, car, sans la dame, l'homme ne vaut rien ^ ».
Robert de Blois, V Honneur des je mines {Roîn., 1887, 32) : « Qui dit du mal des femmes se fait grand tort et se couvre de honte. Celui qui n'honore point les dames, son honneur est mort. »
Renaut de Beaujeu, Guinglain, vers 4751 : « Dieu fit les dames de très grande vertu ; il les fit et les forma de tous les biens et leur donna la beauté ; et Dieu, je pense, nous a créés pour les honorer et exécuter leurs commandements ».
Miraval, d'Amor son <o(z : a Quand un homme a commis quelque faute, tout le monde dit: On voit bien que celui-là ne s'occupe pas des dames. »
André le Chapelain, qui, comme Matfre Ermengau, se livre, lorsqu'il parle en son nom propre, à de terribles invectives contre les femmes, écrit cependant, lui aussi (I,vi, G) : « Les hommes ne sont rien et ne font rien de bien que par le conseil de femmes. Tout vient des femmes ; Dieu leur a accordé de grandes prérogatives ; elles sont la cause et l'origine de tous les biens. »
§ 2. Nobles types de femmes.
Tous les troubadours tracent de leurs dames de mirifiques portraits ; et cela ne tire pas à conséquence ; retenons seulement l'éloge funèbre d' Azalais : « 0 roi de pardon, Jésus, Dieu puissant, juste et vrai, Christ sauveur. Seigneur heureux, confiez son âme à saint Pierre et à saint Jean, car elle contient tout le bien de la terre et a ignoré tout le mal 2 ! »
Les chansons de geste et les romans, où les femmes sont si souvent des monstres de luxure et de cruauté, présentent quelques types admirables d'amour conjugal, d'amour maternel, d'amour virginal. Aude est sublime et la fiancée de saint Alexis ne nous émeut guère moins ^ : « Seigneur, quelle longue attente I Je t'ai attendu dans la maison de ton père, où tu m'abandonnas, dolente et éplorée. Seigneur Alexis, je t'ai désiré tant de jours ! Et pour toi j'ai versé tant de
1. Cf. Aimeric de Bélenoi, Tant esd'amor, Canzoniere A, dansSi. di filol. romanza, VIII, 377 j cette chanson est une réponse à la satire d'Albertet.